The Husky and His White Cat Shizun – Chapitre 19

Ch.18 | Index

Traduit par Keliane, corrigé par Angie

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Chapitre 19 : Ce Vénérable va te raconter une histoire

Cette fille avait une jolie peau claire, un visage ovale, de grands yeux ronds, et était fort charmante. Elle était vêtue d’un ruqun rose clair, ses cheveux attachés, et avait l’apparence innocente et inexpérimentée d’une nouvelle épouse. Elle se frottait les yeux dans l’obscurité, tout en regardant autour d’elle.

— Où… suis-je ?

— Vous êtes à l’intérieur de la Barrière de Restauration de la Vérité que j’ai mise en place, répondit Chu WanNing.

La jeune fille fut choquée et demanda, déconcertée

— Qui êtes-vous ? Pourquoi fait-il tout noir ici ? Je ne vous vois pas, qui me parle ?

— Avez-vous oublié ? … Vous êtes déjà morte, répondit Chu WanNing.

Les yeux de la fille s’élargirent.

— Je suis déjà… Je…

Puis, peu à peu, la mémoire lui revint.

Elle inclina la tête, ses mains se croisant sur sa poitrine, et il n’y eut aucun battement ondulant. Elle lâcha un « ah », puis murmura  :

— Je suis… Je suis déjà morte…

— Seules les âmes peuvent pénétrer dans cette Barrière de Restauration de la Vérité. Ici, la haine est effacée. Ceux qui sont décédés, qu’ils se soient transformés en fantôme menaçant ou en fantôme ordinaire, conservent le caractère et l’apparence qu’ils avaient de leur vivant. D’où la « Restauration de la Vérité ».

Étourdie, la jeune fille se perdit un moment dans ses pensées, comme si elle se rappelait peu à peu sa vie passée en ce monde. Puis, soudain, elle baissa la tête et se mit à pleurer en silence.

— Avez-vous… un grief ? demanda Chu WanNing.

La voix de la jeune fille était pleine de larmes :

— Êtes-vous le Roi de l’Enfer ? Ou bien l’Hôte des Morts ? [1] Êtes-vous ici pour me rendre justice ?

Chu WanNing posa une main sur sa tempe.

— … Je ne suis ni le Roi de l’Enfer, ni l’Hôte des Morts.

La fille pleura doucement. Chu WanNing demeura silencieux pendant un moment sans prononcer un mot, attendant qu’elle se ressaisisse avant de reprendre la parole.

— Cependant, je suis assurément ici pour vous rendre justice.

En entendant cela, bien que sa respiration soit encore laborieuse, la jeune fille leva les yeux et s’exclama avec autant de joie que d’angoisse :

— Vous êtes vraiment le Seigneur Roi de l’Enfer !

— …

Chu WanNing décida de ne pas s’étendre sur le sujet avec elle, et changea de question.

— Savez-vous ce que vous avez fait après votre mort ?

— Je ne sais pas… ce n’est pas clair. Je me souviens seulement que j’étais très, très triste. Je voulais me venger… Je voulais les trouver… puis je voulais le trouver…

Lorsque les âmes étaient éveillées pour la première fois, il y avait beaucoup de choses dont elles ne pouvaient temporairement pas se souvenir, mais c’était tout aussi bien ainsi.

— Qui vouliez-vous trouver ? demanda patiemment Chu WanNing.

— Mon mari, Chen BoHuan, répondit-elle doucement.

Chu WanNing fut pris de court. Chen BoHuan… N’était-ce pas le nom du fils aîné de la famille Chen ?

— Quel… est votre nom ? D’où venez-vous ? demanda-t-il.

Les pouvoirs de TianWen saturaient ce monde d’illusions au sein de la barrière, si bien que la plupart des défunts qui s’y trouvaient discutaient avec Chu WanNing de façon honnête et sincère. De fait, la jeune fille répondit :

— Cette humble maîtresse s’appelle Luo XianXian, et appartient à la ville de CaiDie.

— Avant de venir, j’ai examiné le parchemin d’ascendance de la ville de CaiDie, et cette ville ne compte environ que cinq cents et quelques foyers, dont aucun ne porte le nom de Luo. Qui était votre père ?

La jeune fille prit le temps de se remémorer les détails, et l’angoisse dans ses yeux s’accentua :

 — Mon père était un érudit de cette ville, et un ami proche de mon beau-père. Il y a plusieurs années, il a contracté une maladie des poumons et est décédé. Par la suite, il ne resta plus que moi dans la maison.

— Alors, pour quelle raison êtes-vous morte ?

La jeune fille fut prise de court, puis se mit à pleurer plus fort.

— À part la mort, je n’avais aucun autre chemin. Ils… Ils ont trompé mon papa, et lui ont fait laisser derrière lui la formule secrète du parfum. Ils m’ont aussi battue et disputée, m’ont menacée, et m’ont fait quitter la ville de CaiDie. Je… Je suis une faible femme, où aurais-je pu aller ? Je n’ai plus d’autre famille en ce monde… Le monde est si grand, mais où puis-je aller ? En dehors du Pays des Morts, où d’autre pourrait-on me prendre… ?

Une fois les souvenirs de sa vie passée retrouvés, son cœur sembla déborder de souffrances et d’angoisses sans fin, anxieux de les raconter à un autre. Même si Chu WanNing ne poussa pas ses investigations plus loin, elle continua lentement à parler de son propre chef.

Il s’avérait que cette Luo XianXian avait perdu sa mère quand elle était très jeune, et avait appris à travers les mots de son père qu’elle avait un frère aîné. Cependant, son frère avait disparu lors d’une émeute dans le Monde Inférieur de la Cultivation, et ils ne l’avaient jamais revu, ignorant s’il était mort ou vivant. Lorsque celui-ci avait disparu, elle n’avait pas encore atteint l’âge d’un an, toujours enveloppée dans ses langes. Plus tard, lorsqu’elle avait essayé de se souvenir de lui, il ne lui était revenu aucune impression.

La maison Luo n’avait donc plus compté que XianXian et son père, les deux dépendants l’un de l’autre pour survivre. Ils avaient erré un peu partout avant de finalement construire une petite maison dans la ville de CaiDie, où ils s’étaient installés.

Cette année-là, Luo XianXian avait cinq ans. Le fils aîné de la maison de Chen, Chen BoHuan, avait deux ans de plus qu’elle.

À l’époque, la maison Chen n’était pas encore fortunée. Cette famille nombreuse vivait entassée dans une petite maison en terre de deux pièces, et, à côté du muret dans leur cour, se trouvait un clémentinier. À l’automne, l’arbre portait des fruits, et ses branches denses poussaient par-delà le muret, jetant un coup d’œil dans la cour de la famille Luo.

Luo XianXian leva les yeux, la tête en l’air ; les branches pendantes chargées de clémentines étaient semblables à des lanternes allumées lors du Festival des Lanternes. C’était une enfant introvertie qui ne jouait pas avec les autres, et qui ne faisait que s’asseoir tranquillement sur son petit banc pliant, épluchant des germes de soja tout en jetant un coup d’œil furtif aux clémentines qui se trouvaient au-dessus de sa tête dans la cour Chen.

Les clémentines étaient élégantes et séduisantes ; face à la lumière, il était facile de les imaginer pleines et débordantes de leurs jus sucré et aigre.

Luo XianXian les regardait fixement, déglutissant de temps en temps à grand-peine, ses joues endolories par la gourmandise.

Cependant, elle n’avait jamais tendu la main pour les cueillir. Son papa était un érudit médiocre et inefficace qui échouait aux examens ; mais, il n’avait jamais manqué à sa dignité et à son intégrité. L’érudit aigri était probablement fou, admonestant constamment sa fille comme un « homme intègre ».

À l’âge de trois ans, Luo XianXian savait déjà que la richesse ne devait pas être mal utilisée et que la pauvreté ne devait pas changer les mentalités. Ses yeux étaient peut-être avides, mais ses mains ne s’étaient jamais approchées de ces clémentines.

Une nuit, Luo XianXian profita du clair de lune pour s’asseoir dans la cour, fredonnant pendant qu’elle lavait ses vêtements.

La santé de son papa n’était pas très bonne, et cela faisait longtemps qu’il était parti se reposer. Les enfants pauvres apprenaient tôt à s’occuper des ménages ; les manches retroussées, la fillette avait ses petits bras fins immergés dans le seau en bois, et son petit visage se voulait bouffi tandis qu’elle frottait et pétrissait avec vigueur.

Soudain, un bruit de toux rauque s’éleva depuis la porte d’entrée. Un jeune homme couvert de sang était entré en trébuchant et la regardait désormais fixement.

La petite fille fut pétrifiée, à tel point qu’elle en oublia même de crier.

Ce jeune homme avait le visage couvert de sang et de crasse, mais ses sourcils étaient beaux et épais. Ces deux personnes, l’une grande et l’autre petite, se regardèrent ainsi, figées dans leurs tâches. Finalement, le jeune homme ne parvint plus à se raccrocher, et s’assit lentement en s’appuyant contre le mur. Sa respiration était laborieuse, et il croassa :

— Donne-moi de l’eau.

Peut-être était-ce parce que ce jeune homme n’avait pas l’air d’un méchant, ou peut-être était-ce dû à la gentillesse de Luo XianXian, mais bien qu’elle ait peur, elle courut tout de même à l’intérieur et remplit une théière, l’apportant jusqu’aux lèvres de celui-ci.

Ce dernier ne se retint pas, avalant l’eau à grosses gorgées sonores. Quand il eut fini, il essuya la commissure de ses lèvres, les sourcils levés pour fixer le charmant visage de Luo XianXian, ses yeux légèrement intenses, mais il ne prononça pas un mot.

Il garda le silence. Luo XianXian en fit de même, ne faisant que cligner des yeux anxieusement, tout en demeurant à une distance qu’elle jugeait sûre, tenant ses mains ni trop proches et ni trop éloignées, et ne quittant pas cet étranger du regard.

— … Tu ressembles beaucoup à quelqu’un que j’ai connu.

Les lèvres du jeune homme se recourbèrent soudain, ses yeux formant des croissants tout en lui souriant froidement. Avec tout ce sang sur son visage accompagnant ce sourire, il avait l’air quelque peu sauvage.

— Surtout les yeux, grands et ronds. Cela donne envie de les creuser, de les percer avec un doigt et de les avaler un par un.

Ces paroles terrifiantes et sinistres avaient été prononcées de façon plate et simple, et elles avaient même été suivies d’un petit rire. Luo XianXian frissonna davantage encore, se couvrant inconsciemment les yeux.

— Eh ! quelle petite fille intelligente ! s’exclama-t-il. Continue de te couvrir les yeux comme ça, ne me regarde pas. Auquel cas, je ne peux te dire ce que mes mains feront.

Sa langue se recourbait lorsqu’il parlait ; son accent venait du nord.

Le clair de lune illumina la cour, et le jeune homme était en train de lécher ses lèvres craquantes lorsqu’il aperçut soudain le clémentinier. Pour une raison inconnue, ses yeux s’illuminèrent, ses pupilles se mirent à briller, mais cette lueur ne dura pas. À terme, il se frotta le menton en faisant un geste :

— Petite fille.

— …

— Cueille une clémentine et épluche-la pour moi.

Luo XianXian bougea finalement ses lèvres pour parler. Sa voix se fit toute petite et frémissante, mais sans hésitation.

— Da gege, cet arbre fruitier n’appartient pas à ma famille. C’est celui de quelqu’un d’autre, je ne peux pas le cueillir.

Le jeune homme fut stupéfait. Il sembla se souvenir de quelque chose, et son visage s’assombrit lentement.

— Si je te dis d’en cueillir une, tu en cueilles une. Je veux manger cette clémentine, alors tu ferais mieux d’aller en choisir une tout de suite !

La dernière partie fut grognée agressivement, comme si le son avait été réduit en morceaux entre ses dents avant d’être recraché. Luo Xian Xian trembla de peur, mais elle s’obstina à demeurer où elle se trouvait.

La petite fille avait un caractère doux, mais sa détermination était extrême, tout comme celle de son papa.

— Je ne le ferai pas.

Le jeune homme plissa soudain les yeux, arqua son nez, et son expression changea comme le temps :

— Sale gueuse ! Sais-tu à qui tu parles ?!

— Si tu veux de l’eau, je… je t’en verserai. Si tu veux de la nourriture, il y en a aussi dans la maison. Mais le clémentinier n’appartient pas à ma famille, je ne peux rien cueillir. Papa a dit, « Prendre sans demander, c’est voler. Je suis un homme intègre, la richesse ne doit pas être mal utilisée, la pauvreté ne doit pas… ne doit pas changer les mondanités » …

Au milieu de la nervosité, elle s’était mal exprimée et avait dit « mondanités » au lieu de « mentalités ». Ce n’était qu’une toute petite fille jouant à faire semblant, le visage rouge et boursouflé, s’accrochant obstinément aux enseignements de son papa, postillonnant et bégayant, et déversant tout ce qu’elle voulait dire. Néanmoins, sous le regard intense du jeune homme, elle tremblait si fort que ses pieds s’étaient croisés.

Le jeune homme resta silencieux.

Si ce n’était en raison du mauvais timing, pff, il n’aurait vraiment pas pu s’empêcher de rire en entendant des lèvres de ce petit gars, ainsi que d’une petite fille, des mots tels que « prendre sans demander, c’est voler », « la richesse ne doit pas être mal utilisée, la pauvreté ne doit pas changer les mentalités », et… « je suis un homme intègre ».

Mais il ne pouvait pas rire.

À la place, une violente colère lui écrasait la poitrine comme des chevaux lui piétinant le cœur.

— Je déteste les gens comme vous, les soi-disant…

Il se tint au mur et se leva en tremblant, pressant les mots entre ses lèvres :

— Hommes de compassion, hommes d’intégrité, hommes de charité, héros.

Sous le regard terrifié de Luo XianXian, il traîna péniblement ses pieds blessés et se dirigea sous ce clémentinier. Il leva la tête, humant l’odeur des fruits avec un désir avide, puis un éclair de haine carmin scintilla dans ses yeux. Avant que Luo XianXian ne réalise ce qui s’était passé, il monta dans l’arbre et se mit à le secouer violemment, à lui donner des coups de pied, à le frapper, à le battre.

Les branches chargées de clémentines furent bruyamment secouées, et celles-ci tombèrent au sol, roulant sur les côtés. Le sourire du jeune homme était déformé, et il criait fièrement :

— TOUT ÇA POUR « PRENDRE SANS DEMANDER, C’EST DU VOL ! TOUT ÇA POUR « LA RICHESSE NE DOIT PAS ÊTRE MAL UTILISÉE » ! TOUT ÇA POUR « LA FORCE NE DOIT PAS ÊTRE EXPLOITÉE » !

— Da gege ! Qu’est-ce que tu fais ? S’il te plaît, arrête ! Papa ! Papa !

Luo XianXian n’avait pas voulu appeler son papa, son père était de santé fragile, un érudit dont le corps ne possédait aucune force. Même s’il sortait, il ne pourrait pas faire grand-chose. Mais ce n’était qu’une petite fille après tout. Après avoir autant pris sur elle, elle prit finalement peur et s’effondra.

— POURQUOI TU CRIES ? Si ton père sort, je vais le découper aussi !

La petite fille était terrifiée. Des larmes remplirent les yeux, et des perles d’eau s’écoulèrent de ses grands yeux ronds.

La famille Chen d’à côté était allée rendre visite à des proches dans le village voisin, personne n’était à la maison, personne pour arrêter ce petit fou.

Le petit fou secoua jusqu’à ce que toutes les clémentines tombent de l’arbre, mais même là, sa folie ne put être interrompue. Il piétina lourdement le sol, écrasant nombre de fruits. Puis, dans un soudain assaut, il utilisa un élan de force venu d’on ne sait où, bondit dans les airs en pirouettant pour atterrir dans la cour Chen, trouva une hache, et abattit l’arbre. À terme, il revint et se mit à rire de bon cœur.

Il s’esclaffa tant et plus, pour finalement s’arrêter brusquement, s’accroupir, et commencer à divaguer, les yeux perdus dans le vide.

Soudain, il tordit son cou et fit signe à Luo XianXian :

— Petite fille, viens ici.

— …

Luo XianXian n’esquissa pas le moindre geste. Elle resta sur place, traînant ses petites chaussures en tissu brodé de fleurs jaunes.

Le jeune homme remarqua qu’elle hésitait, et adoucit son ton, parlant avec autant de gentillesse que possible :

— Viens. J’ai quelque chose de bon pour toi.

— Je… Je ne veux pas… Non, je ne viens pas…, marmonna Luo XianXian.

Seulement, avant qu’elle n’ait fini sa phrase, le jeune homme laissa de nouveau éclater sa rage.

— SI TU NE VIENS PAS ICI TOUT DE SUITE, CE VIEUX MAÎTRE VA ENTRER CHEZ TOI TOUT DE SUITE ET DÉCOUPER TON PÈRE POUR EN FAIRE DE LA FARCE !

Luo XianXian frissonna violemment, et, finalement, se dirigea peu à peu vers lui.

Le jeune homme la regarda de côté :

— Dépêche-toi, je n’ai pas le temps de regarder tes plants de riz.

Luo XianXian le rejoignit, la tête basse. Alors qu’il lui restait quelques pas à faire, il tendit soudain sa main dans sa direction et la tira.

Luo XianXian poussa un cri, mais celui-ci resta coincé dans sa gorge, car quelque chose de dur vint bloquer sa voix. Le jeune homme avait enfourné une clémentine dans sa bouche, sans peler la peau ni l’avoir lavée. Le fruit avait été enfoncé avec de la boue.

Comment Luo XianXian aurait-elle pu manger une clémentine en une seule bouchée ? Le jeune homme la lui fourra de force, et la clémentine se déchira, s’écrasa, enduisant la moitié de son visage de jus et de boue. Et ce fou ricanait encore, écrabouillant le fruit sur sa face, essayant de l’enfoncer entre ses lèvres bien fermées.

— N’es-tu pas un homme intègre ? Ne te retenais-tu pas de voler ? Dans ce cas, qu’est-ce que tu manges en ce moment, hein ? QU’EST-CE QUE TU MANGES EN CE MOMENT ?

— Wooo… Non… Je n’en veux pas… Papa… Papa…

— Avale.

Les yeux du jeune homme, froids et glacés, brillants sombrement, se parèrent d’un sourire, et il enfourna le dernier morceau de fruit dans la bouche de Luo XianXian.

— AVALE CETTE FOUTUE CHOSE !

Observant Luo XianXian contrainte d’avaler la clémentine, des sanglots s’étouffant dans sa gorge alors qu’elle pleurait faiblement son papa, le jeune homme se tut un instant, et esquissa tout à coup un sourire.

Ce sourire était plus terrifiant que son expression sauvage.

Il ébouriffa les cheveux de Luo XianXian, satisfait, et, tout en restant accroupi, lui demanda chaleureusement :

— Pourquoi appeler papa ? Ne devrais-tu pas appeler da gege ? Est-ce que la clémentine que gege t’a donnée est douce ? Est-ce que c’est bon ?

Puis, il en ramassa une autre par terre.

Cette fois-ci, il n’essaya pas de la forcer à l’avaler. Au lieu de cela, il pela soigneusement la peau, allant même jusqu’à retirer les fibres blanches qui collaient à la chair, avant de s’essuyer les mains, d’en retirer un morceau, et de le porter aux lèvres de Luo XianXian. D’une voix de douce remontrance, il lui indiqua :

— Si tu aimes, mange encore un peu.

Luo XianXian comprit qu’en ce jour, elle était tombée sur quelqu’un de mentalement dérangé, et, sans aucune échappatoire, elle baissa la tête et grignota sans mot dire la clémentine que ce fou lui avait passée. Son jus aigre-doux se diffusa dans sa gorge, provoquant de turbulentes vagues dans son estomac.

Le jeune homme resta accroupi là, la nourrissant morceau par morceau, semblant avoir retrouvé sa bonne humeur, fredonnant même un air.

Sa voix était rude et râpeuse, comme un panier abîmé par la brise soufflant à travers les trous, floue et peu claire, mais certains mots flottèrent jusqu’aux oreilles de Luo XianXian.

« Trois ou quatre gouttes de pétales sur l’étang,

Un ou deux cris de ficelles retentissent de la rive

Les années de jeunesse avant le chant du coq sont les meilleures,

Les sabots légers des chevaux sont rapides,

Vois le bout du monde ».

— Petite fille, reprit-il d’un coup.

— …

— Tss.

Il prit le petit visage de Luo XianXian dans sa main.

— Laisse-moi regarder tes yeux.

Luo XianXian tremblait, mais sans aucun moyen de riposter, elle ne put que permettre au jeune homme d’examiner minutieusement ses yeux, laissant ces doigts ensanglantés frotter centimètre par centimètre ses sourcils.

— Si semblables, remarqua-t-il.

Luo XianXian gémit en fermant les yeux, effrayée que ce fou les arrache comme il l’avait fait pour les fruits sur un coup de tête.

Mais le jeune homme n’en fit rien.

Il se contenta d’ajouter d’une voix sombre et glaciale :

— M’as-tu appris « que la richesse ne doit pas être mal utilisée, et que la pauvreté ne doit pas changer les mentalités » ? Da gege a aussi quelque chose à te dire.

— Woo…

— Ouvre les yeux.

Les paupières de Luo XianXian étaient fermement closes. Le jeune homme s’esclaffa avec exaspération et reprit d’une voix rauque :

— Je ne vais pas te les arracher, maintenant, ouvre-les ! … Pensais-tu que je ne pourrais pas le faire si tu les gardais fermés ?!

Luo XianXian ne put qu’obéir, et ouvrit ses grands yeux ronds. Ses longs et doux cils tremblaient, et de grosses perles de larmes tombèrent. D’une certaine manière, son expression craintive et pitoyable réjouit ce jeune homme d’origine inconnue ; il desserra soudain la main qui lui serrait la joue et la releva dans les airs, puis, doucement, il lui tapota la tête.

Il fixa ses yeux avec intensité, un sourire tremblant relevant le coin de ses lèvres. Ce sourire était composé à soixante-dix pour cent de folie, à vingt pour cent de sauvagerie, et à dix pour cent de chagrin.

— Il y a un homme de LinYi dont le cœur est mort à vingt ans, révéla-t-il.

Puis, il se retourna, et sa silhouette entra dans les ténèbres, avant d’être lentement engloutie par les ombres.

Seul le désordre laissé derrière sur le sol indiquait qu’un tel homme, baigné de sang, était venu ici au cœur de la nuit profonde.

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Notes :

↑[1] [白無常] « L’Impermanence Blanche » est l’un des deux Hôtes de la Mort qui recueille les âmes décédées et les amène devant le Roi des Enfers pour le jugement. L’un est noir, l’autre blanc. Bien qu’ils fonctionnent en paire, les innocents sont accueillis par le blanc, et les pécheurs par le noir. La jeune fille ayant demandé à Chu WanNing s’il était le blanc, cela signifie donc qu’elle se croit innocente.

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ymyzen
ymyzen
9 janvier 2021 17:16

Merci beaucoup !
Je vous souhaite une très belle et heureuse année 2021 !