Mo Dao Zu Shi – Chapitre 47

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Traduction par Afterwar, correction par Keliane

Chapitre 47 : Ruse – Partie 2

La Conférence de Discussion à la Tour des Carpes Dorées arriva en un rien de temps.

La plupart des résidences des sectes proéminentes étaient construites dans des endroits entourés de paysages magnifiques, mais la Tour des Carpes Dorées de la secte LanlingJin se situait dans la partie la plus florissante de la ville de Lanling. La route principale utilisée pour se rendre à la Tour était un sentier pour carrosses de plus de quatre-vingt mètres de largeur. Elle ne s’ouvrait que lors d’événement importants tels que les banquets ou les Conférences. D’après les règles de la secte LanlingJin, il ne fallait pas avancer à trop grande vitesse sur cette route. Des fresques et des bas-reliefs encadraient la voie de part et d’autre, contant les histoires des chefs de clan Jin et d’autres cultivateurs distingués. Durant le trajet, des disciples de la secte faisaient office de guides tandis qu’ils dirigeaient les carrosses. 

De toutes les fresques, les quatre plus célèbres étaient celles concernant l’actuel chef de secte, Jin GuangYao : respectivement “Révélation”, “Assassinat”, “Serment” et “Sobriété Bienveillante”. Bien entendu, les scènes montraient comment Jin GuangYao avait infiltré la secte QishanWen durant la Campagne de la Chute du Soleil pour rapporter les informations importantes, l’assassinat du chef de secte Wen RuoHan, le moment où il était devenu frère juré avec les autres membres de la Triade Honorée, et quand il s’était hissé à la position de Chef Cultivateur. Le peintre était particulièrement talentueux dans sa représentation des expressions faciales. Même si on ne voyait rien de spécial au premier abord, un examen plus consciencieux révélait que même en plein milieu de l’assassinat, les joues dégoulinantes de sang, Jin GuangYao avait sur les lèvres l’ombre d’un sourire. On ne pouvait qu’avoir la chair de poule en regardant le tableau.

Les fresques de Jin ZiXuan suivaient immédiatement après.. Habituellement, afin de signifier leur pouvoir absolu, les chefs de secte accordaient volontairement un nombre moindre de fresques aux cultivateurs de leur génération, ou avaient recours à des artistes de moindre qualité, de façon à ne pas se faire voler la vedette. Ce type d’agissement se faisait avec l’accord tacite et la compréhension de tous. Cependant, quatre fresques étaient également consacrées à Jin ZiXuan, ce qui le plaçait contre toute attente au même niveau que Jin GuangYao. Le bel homme des peintures dégageait autant de fierté que de vigueur.

Descendant du carrosse, Wei WuXian s’arrêta devant les fresques et les fixa un moment. Lan WangJi s’arrêta également, pour l’attendre.

Non loin de là, un disciple annonça :

« Secte Lan de Gusu, entrez ici je vous prie.

— Allons-y, » déclara Lan WangJi.

Wei WuXian ne répondit pas. Ils se mirent en marche ensemble.

Après les escaliers menant à la Tour des Carpes Dorées, se trouvait une place pavée pleine de monde. La secte LanlingJin s’était sans doute étendue et avaient été réaménagée durant ces dernières années. L’opulence était encore plus présente que ce que Wei WuXian avait vu à l’époque. À l’extrémité de la place, une volée de neuf marches dans le style ruyi 1 menait à une base d’albâtre sur laquelle reposait un magnifique palais avec un toit de style xieshan 2 surplombant un océan d’Étincelles d’Or. 

Les Étincelles d’Or dans la Neige étaient le blason de LanlingJin, un type de pivoine blanche d’un raffinement exquis. Non seulement la fleur elle-même était belle, mais son nom l’était tout autant. Elle était composée de deux corolles de pétales, dont les plus larges à l’extérieur se déployaient couche après couche, comme des vagues de neige houleuses. Les pétales les plus petits, à l’intérieur, encerclaient des étamines dorées, pareils à des étoiles. Si une fleur était déjà plus que splendide, comment décrire la grandeur de milliers d’entre elles réunies ? 

Plusieurs sentiers menaient à la place. Les sectes arrivaient sans interruption, mais de façon organisée.

« Secte Su de Moling, entrez par ici je vous prie.»

« Secte Nie de Qinghe, entrez par ici je vous prie.»

« Secte Jiang de Yunmeng, entrez par ici je vous prie.»

Dès son arrivée, Jiang Cheng leur lança un regard perçant. S’approchant, il les salua d’un ton indifférent:

« ZeWu-Jun. HanGuang-Jun. »

Lan XiChen hocha la tête :

« Chef de secte Jiang. »

Ils semblaient tous deux préoccupés. Après quelques banalités, Jiang Cheng demanda :

« HanGuang-Jun, je ne t’ai jamais vu auparavant lors des Conférences de Discussion de la Tour des Carpes Dorées. D’où vient cet intérêt soudain ? »

Ni Lan XiChen ni Lan WangJi ne répondirent. Par chance, Jiang Cheng ne posait pas la question sérieusement. Il s’était déjà tourné vers Wei WuXian, crachant ses mots comme des dagues pouvant empaler son interlocuteur s’il le voulait :

« Si je me souviens bien, vous deux n’emmenez jamais de personnel inutile avec vous lors de vos déplacements, n’est-ce pas ? Qu’en est-il de la situation actuelle ? Une fois de temps en temps ? Là, qui est cet estimé cultivateur ? Quelqu’un peut-il me le présenter ? » 

Soudain, une voix affable se fit entendre :

« Er-ge, pourquoi ne m’as-tu pas prévenu à l’avance que Lan WangJi venait aussi ? »

Le maître de la Tour des Carpes Dorées, LianFang-Zun, Jin GuangYao, était venu les saluer personnellement.

Lan XiChen lui rendit son sourire, tandis que Lan WangJi hochait la tête. Wei WuXian, de son côté, observait attentivement le Chef Cultivateur de toutes les sectes.

Jin GuangYao était né avec un visage assez avantageux. Sa peau était claire, et une marque vermeille ornait son front. Ses pupilles ressortaient distinctement sur le blanc de ses yeux, vifs mais pas insouciants. Ses traits étaient plutôt épurés, attirants et pourtant simples. L’ombre du sourire qui étirait en permanence les coins de ses lèvres et ses sourcils indiquaient sa personnalité intelligente. Un tel visage était suffisant pour gagner le cœur des femmes, sans pour autant inspirer la méfiance ou l’aversion des hommes ; les plus âgés le trouvaient charmant, les plus jeunes sympathique. Même si une personne ne l’aimait pas, elle n’irait pas jusqu’à le haïr pour autant : c’était en cela que son visage pouvait être qualifié d’ “avantageux”. Il était certes petit de taille, mais son attitude calme était plus que suffisante pour compenser cela. Il portait un chapeau de gaze noire 3 et l’uniforme formel de la secte LanlingJin, une robe à col rond à l’avant de laquelle une Étincelle d’Or s’épanouissait, une ceinture à neuf anneaux à la taille, des bottes liuhe 4 aux pieds, et sa main droite reposait sur la garde de l’épée qui pendait à sa ceinture, dégageant une aura d’invincibilité.

Jin Ling suivait Jin GuangYao. Il n’osait toujours pas se trouver seul en présence de Jiang Cheng. Caché derrière son dos, il marmonna :

« Mon oncle. »

Jiang Cheng répondit sèchement:

« Alors tu te souviens que je suis toujours ton oncle ! »

Jin Ling tira vivement sur l’ourlet de la robe de Jin GuangYao. Jin GuangYao, né pour résoudre les conflits, intervint :

« Restons calme, chef de secte Jiang, A-Ling a réalisé son erreur il y a longtemps. Ces derniers jours, il craignait tant ta punition qu’il n’en mangeait même pas correctement. Les enfants aiment tout simplement faire des bêtises. Je sais que tu l’aimes plus que tout. Ne l’embêtons pas plus avec ça.

— Oui, oui, acquiesça Jin Ling avec urgence. Mon oncle peut en attester. Je n’avais pas d’appétit ces derniers jours !

— Tu n’avais pas d’appétit ? rétorqua Jiang Cheng. Au vu de ta bonne mine, je dirais que tu n’as pas sauté beaucoup de repas ! »

Alors que Jin Ling s’apprêtait justement à répondre, il jeta un œil derrière Lan WangJi et aperçut enfin Wei WuXian. Sous le coup de la surprise, il lâcha :

« Pourquoi es-tu ici ?!

— Pour avoir un repas gratuit.

— Comment as-tu osé venir?! Ne t’ai-je pas prévenu… » 

Jin GuangYao caressa la tête de Jin Ling, le poussa derrière lui, et sourit.

« Pourquoi pas ? Tu es notre invité, maintenant que tu es là. Je ne sais pas pour le reste, mais la Tour des Carpes Dorées a sans aucun doute assez de nourriture. »

Il se tourna ensuite vers Lan XiChen :

« Er-ge, assieds-toi donc en premier. Je vais vérifier quelque chose là-bas et arranger la place de WangJi. »

Lan XiChen hocha la tête.

« Nul besoin de te déranger.

— En quoi cela me dérangerait-il ? Er-ge, tu n’as pas à te montrer si poli quand tu es chez moi. Vraiment. »

Jin GuangYao pouvait se rappeler du nom, du titre, de l’âge et de l’apparence d’une personne après seulement une rencontre. Même des années plus tard, il était capable de la saluer sans commettre d’impair, et d’engager ensuite souvent une conversation pleine de sollicitude. S’il avait rencontré quelqu’un plus de deux fois, il se souvenait de ce qu’il aimait et n’aimait pas, et était capable de pourvoir à ses besoins. Cette fois, comme Lan WangJi était venu à la Tour des Carpes Dorées sans prévenir à l’avance, Jin GuangYao n’avait pas préparer sa table, et il s’apprêtait à le faire immédiatement.

Après être entré dans la Salle Prestigieuse, les invités marchèrent le long d’un tapis rouge et moelleux. En plus des tables en bois de santal de part et d’autres du tapis 5, des servantes au visage clair, parées de boucles d’oreilles et de bijoux en jade, arboraient des sourires avenants. La poitrine généreuse et la taille fine, même leur morphologie était identique, elles étaient à la fois uniformes et un régal pour les yeux. Wei WuXian n’avait jamais été capable de s’empêcher de regarder un peu plus longtemps que nécessaire quand il croisait la route de belles femmes. Après s’être assis, il sourit à la servante qui lui versait de l’alcool :

« Merci. »

Pourtant, comme si elle avait reçu un choc, la femme coula un regard vers lui, mais cligna rapidement des yeux avant de les détourner. Si au début, Wei WuXian trouva cela étrange, il comprit cependant immédiatement quand il regarda autour de lui. Comme il s’y attendait, elle n’était pas la seule à lui lancer des regards soupçonneux. Plus de la moitié de la secte LanlingJin arborait une expression étrange en le regardant.

Il avait temporairement oublié que c’était la Tour des Carpes Dorées, l’endroit où Mo XuanYu avait harcelé un membre de sa propre secte et avait été renvoyé. Qui aurait cru qu’il reviendrait de façon si tape-à-l’œil, comme s’il n’avait aucune honte. Il s’était même faufilé parmi les places de hauts rangs, auprès des Deux Jades de Lan…

Wei WuXian se tourna du côté de Lan WangJi :

« HanGuang-Jun, HanGuang-Jun.

— Oui ?

— S’il te plaît, ne me laisse pas seul. Il y a probablement beaucoup de gens ici connaissant Mo XuanYu. Si quelqu’un décide de parler du bon vieux temps avec moi, je vais devoir continuer à jouer les fous et dire n’importe quoi. S’il te plaît, ne fais pas attention si je finis par te faire perdre la face. »

Lan WangJi le regarda et répondit d’un ton plat :

« Tant que tu ne provoques pas les gens volontairement. »

À cet instant, Jin GuangYao entra dans la pièce, avec à son bras une femme vêtue de robes somptueuses. Bien que la femme avait un air assez digne, une trace d’innocence se mêlait à son expression. Même ses traits gracieux paraissaient quelque peu enfantins. C’était l’épouse officielle de Jin GuangYao, la maîtresse de la Tour des Carpes Dorées : Qin Su. 6

Ces dernières années, ces deux-là avaient été l’image du couple aimant dans le monde de la cultivation, chacun tenant l’autre en haute estime. Tous savaient que Qin Su était née dans la secte LaolingQin, une secte lige de LanlingJin. Qin CangYe, le chef de LaolingQin, se trouvait être un subordonné qui avait suivi Jin GuangShan pendant des années. Bien que Jin GuangYao fût le fils de ce dernier, ils ne s’entendaient guère en raison du statut de sa mère. Néanmoins, durant la Campagne de la Chute du Soleil, Qin Su avait été sauvée par Jin GuangYao. Elle était tombée amoureuse de lui et n’avait jamais abandonné, insistant sur le fait qu’elle voulait devenir sa femme. Au final, ils parvinrent à consacrer cette romance. Jin GuangYao ne l’avait pas laissée tomber non plus. En dépit de sa haute position en tant que Chef Cultivateur, son comportement était radicalement différent de celui de son père. Il n’avait jamais pris aucune concubine, et encore moins entretenu des relations avec d’autres femmes. C’était un fait que bien des épouses de chef de secte enviaient.

Wei WuXian acquiesça intérieurement à ces rumeurs tandis qu’il regardait la main avec laquelle Jin GuangYao tenait Qin Su. L’expression de celui-ci débordait de tendresse, comme s’il s’inquiétait même qu’elle ne trébuche par accident sur les marches de jade. 

Quand le couple se fût installé à la table la plus éloignée, le banquet commença officiellement. Assis à la deuxième place d’honneur se trouvait Jin Ling. Quand ses yeux se posèrent sur Wei WuXian, il le fusilla du regard. Wei WuXian avait toujours eu l’habitude d’être fixé par les autres. Tout du long, il fit comme si de rien n’était, mangeant et buvant au milieu des toasts et des conversations de la Salle Prestigieuse. Le tableau était joyeux. 

La nuit était déjà tombée quand le banquet s’acheva. La réunion de discussion commençait officiellement le lendemain matin. Par groupe de deux ou trois, la foule quitta peu à peu la salle pour se rendre dans les chambres d’amis vers lesquelles des disciples les conduisirent. Devant l’air absent de Lan XiChen, Jin GuangYao semblait vouloir lui demander quel était le problème. Cependant, juste au moment où il s’approchait et l’interpellait  d’un “Er-ge”, une autre personne se précipita sur lui et s’écria : 

« San-ge !!! »

Jin GuangYao recula presque sous cette force. Il rajusta rapidement son chapeau d’une main, tout en s’enquérant : 

« HuaiSang, qu’est-ce qui ne va pas ? Calmons-nous d’abord. »

Un chef de secte aussi inconvenant ne pouvait être que le chef de la secte QingheNie, le fameux “Ni-quoi-ni-qu’est-ce”. Et, bien sûr, un Ni-quoi-ni-qu’est-ce ivre était encore plus inconvenant. Le visage empourpré, Nie HuaiSang refusait de lâcher prise.

« Oh, San-ge !! Mais que fais-je ?! Peux-tu m’aider à nouveau ? Je te promets que c’est la dernière fois !!!

— La situation de la dernière fois n’a-t-elle pas été réglée par les gens que je t’ai trouvé ? demanda Jin Guanyao.

— La situation de la dernière fois a été réglée, mais cette fois, il y a un nouveau problème! se lamenta Nie HuaiSang. San-ge, que dois-je faire ?! Je n’ai même plus la volonté de continuer à vivre ! »

Voyant comme il semblait s’agir d’une affaire qui ne pouvait être résumée en quelques mots, Jin GuangYao n’eut d’autres choix que de se tourner vers Qin Su : 

« A-Su, tu peux rentrer en premier. HuaiSang, trouvons un endroit et asseyons-nous. Inutile de se précipiter… »

Il quitta ensuite la salle avec Nie HuaiSang, qui s’appuyait sur lui. Quand Lan XiChen s’était approché pour voir ce qui se passait, il avait également été entraîné par Nie HuaiSang ivre.

Qin Su salua Lan WangJi :

« HanGuang-Jun, je ne crois pas que vous soyez venu à Lanling assister à une Conférence de Discussion depuis des années. Je m’excuse si la réception était inadéquate de quelque façon que ce soit. »

Sa voix était douce, et convenait parfaitement à une beauté si délicate. Lan WangJi la salua en retour d’un hochement de tête. Le regard de Qin Su se posa ensuite sur Wei WuXian. Après un moment d’hésitation, elle murmura : 

« Dans ce cas, je vais prendre congé, veuillez m’excuser. »

Sur ces paroles, elle s’en alla avec sa servante.

« La façon dont tout le monde à la Tour des Carpes Dorées me regarde est si étrange, remarqua Wei WuXian. Qu’a pu bien faire Mo XuanYu ? Une déclaration d’amour publique nu comme un ver ? En quoi serait-ce scandaleux à ce point ? Les gens de LanlingJin n’ont vraiment rien vu. »

Lan WangJi secoua la tête devant les paroles dénuées de sens de Wei WuXian. Celui-ci poursuivit : 

« Je vais demander à quelqu’un. HanGuang-Jun, surveille Jiang Cheng pour moi. Il vaut mieux qu’il ne me trouve pas. S’il y parvient, aide-moi à le retenir un peu, d’accord ?

— Ne t’en va pas trop loin.

— Compris. Si je finis par trop m’éloigner, retrouvons-nous dans notre chambre cette nuit. »

Ses yeux parcoururent la Salle Prestigieuse, sans trouver pour autant la personne qu’il voulait. Haussant un sourcil, il poursuivit ses recherches après avoir quitté Lan WangJi. Quand il passa devant un petit pavillon, quelqu’un sortit soudainement du jardin de pierre 7 à côté.

« Hé ! »

“Ha! Je l’ai trouvé”, se dit Wei WuXian. Il se retourna et déclara d’un ton bas : 

« Comment ça, “hé” ? Quelle grossièreté. N’étions-nous pas tout sucre tout miel quand nous nous sommes séparés ? Nous nous retrouvons à nouveau, et tu es plus sans cœur que jamais. Maintenant je suis triste. »

Jin Ling sentit la chair de poule parcourir son corps.

« Tais-toi immédiatement ! Qui est tout sucre tout miel avec toi ?! Ne t’ai-je pas déjà averti de ne pas embêter les gens de notre secte ? Pourquoi es-tu revenu ?!

— En toute honnêteté, j’ai toujours suivi HanGuang-Jun bien comme il faut. Je suis à ça de lui faire prendre une corde pour m’attacher à lui. Où m’as-tu vu embêter les gens de ta secte ? Ton oncle ? C’est lui qui m’embête, d’abord.

— Va-t’en ! fulmina Jin Ling. Mon oncle ne fait que se méfier de toi ! Ne dis pas n’importe quoi. Ne t’imagine pas que j’ignore que tu n’as pas abandonné et que tu veux toujours… »

Soudain, des exclamations se firent entendre à proximité. Environ une demi-douzaine de garçons portant l’uniforme de LanlingJin se glissèrent hors du jardin. Jin Ling cessa immédiatement de parler.

Les garçons s’approchèrent lentement. Celui qui dirigeait le groupe était un garçon du même âge mais avec un physique plus imposant que Jin Ling.

 « Je pensais avoir mal vu. C’est donc vraiment lui. »

Wei WuXian se pointa lui-même du doigt :

« Moi ?

— Qui d’autre que toi ?! s’insurgea le garçon. Mo XuanYu, tu as encore le culot de revenir ? »

Jin Ling fronça les sourcils.

 « Jin Chan, pourquoi es-tu venu ? Ce qui se passe ici ne te regarde pas . »

“Je vois. C’est probablement l’un des enfants de la même génération que Jin Ling.” Et, à première vue, ce groupe de garçons n’étaient pas en bons termes avec Jin Ling.

« Ça ne me regarde pas, mais en quoi ça te regarderait plus ? demanda Jin Chan. Pourquoi te soucies-tu de ce que je fais ? »

Pendant qu’il parlait, trois ou quatre des garçons s’étaient rapprochés, comme s’ils voulaient immobiliser Wei WuXian. Faisant un pas de côté, Jin Ling se mit devant celui-ci. 

« Ne fais pas n’importe quoi !

— Faire n’importe quoi ? répéta Jin Chan. Qu’y a-t-il de mal à donner une leçon à un disciple indécent de notre secte ? »

Jin Ling renifla dédaigneusement : 

« Réveille-toi ! Il a été expulsé il y a longtemps ! Il n’est pas un disciple de notre secte, peu importe sous quel angle tu regardes les faits.

— Et alors ? »

Ce “et alors” était dit avec une telle assurance que Wei WuXian en était sidéré. 

« Et alors ? Avez-vous oublié qui il accompagne aujourd’hui ? Tu veux lui donner une leçon ? Pourquoi ne demandes-tu pas d’abord à HanGuang-Jun ? » répliqua Jin Ling.

À la mention du nom «HanGuang-Jun», les garçons commencèrent à se montrer nerveux. Même si Lan WangJi n’était pas présent, personne n’osa prétendre qu’il n’avait absolument pas peur de lui. Après un moment de silence, Jin Chan rétorqua :

« Ha, Jin Ling, ne le haïssais-tu pas toi aussi, avant ? Comment se fait-il qu’aujourd’hui ce soit une toute autre histoire ? 

— Et comment se fait-il que tu aies tant de choses à dire ? Est-ce que le fait que je le déteste ou non t’importe de quelque manière que ce soit ? »

— Il a harcelé sans la moindre gêne LianFang-Zun, et toi tu trouves encore le moyen de prendre sa défense ? »

Wei WuXian eut l’impression d’avoir été frappé par la foudre.

Il avait harcelé qui ? LianFang-Zun ? Comment ça, LianFang-Zun ? Jin GuangYao ?

Il ne pouvait pas le croire – la personne que Mo XuanYu avait harcelé était LianFang-Zun, Jin GuangYao !

Tandis qu’il essayait de surmonter son choc, Jin Chan et Jin Ling avaient échangé quelques paroles de plus et en étaient finalement arrivé au point de chercher à se battre. Dès le départ, aucun d’eux ne voyait l’autre sous un bon jour. Le brasier s’alluma d’un coup.

« Si vous voulez vous battre, alors battons-nous, affirma Jin Ling. Vous pensez que j’ai peur de vous ?

— Et pourquoi pas ? s’écria l’un des garçons. Il ne fera qu’appeler son chien pour l’aider de toute façon ! »

Jin Ling entendit cela juste au moment où il s’apprêtait à siffler. Il serra les dents et rugit : 

« Je peux vous battre même sans appeler Fée !!! »

En dépit de son ton plein d’assurance, deux poings n’étaient qu’un piètre adversaire face à quatre. Après qu’il ait commencé à se battre, il était clair que ses capacités seules ne faisaient pas le poids. Il semblait perdre du terrain, contraint de se rapprocher de plus en plus de Wei WuXian.

Jin Ling bouillait de rage quand il s’aperçut que Wei WuXian se tenait toujours au même endroit.

« Que fais-tu encore là ?! »

Wei WuXian saisit soudain sa main. Avant que Jin Ling n’ait le temps de crier, il sentit une force écrasante presser son poignet. Il ne put s’empêcher de s’effondrer au sol. Furieux, il s’écria : 

« Tu veux mourir ?!! »

Le fait qu’il ait mis au sol Jin Ling, qui le protégeait, abasourdit Jin Chan et les autres. Wei WuXian demanda néanmoins : 

« Tu as saisi ? »

Jin Ling était tout autant hébété.

« Quoi ? »

Wei WuXian tordit de nouveau sa main.

« As-tu compris ? »

Sentant une douleur engourdissante traverser son poignet puis tout son corps, Jin Ling cria une nouvelle fois. Cependant, il visualisait encore le mouvement rapide et subtil de Wei WuXian et pouvait s’en rappeler. 

« Encore une fois, reprit Wei WuXian. Regarde attentivement. »

Un des garçons se jeta justement sur eux. Une main derrière le dos, Wei WuXian utilisa l’autre pour attraper le poignet du garçon. Il le mit au sol en un clin d’œil. Cette fois, Jin Ling avait vu ce qui s’était passé. La partie douloureuse de son poignet lui indiquait également sur quel acupoint il devait envoyer son énergie spirituelle. Il se releva en un saut, et s’exclama, de bonne humeur: 

« Oui ! »

La situation s’inversa en un instant. Peu de temps après, les cris frustrés des garçons retentirent dans le jardin. 

« Jin Ling, tu ne paies rien pour attendre ! » s’écria avec fureur Jin Chan.

Les garçons vaincus s’enfuirent en lâchant une flopée d’insultes. Jin Ling, en parallèle, riait à s’en briser les côtes. Lorsque son rire s’atténua enfin, Wei WuXian s’adressa à lui :

« Eh bien, comme tu as l’air content. C’est ta première victoire ? 

— J’ai toujours gagné les combats en face-à-face, cracha Jin Ling. Mais Jin Chan appelle un tas de gens pour l’aider à chaque fois. Il n’a aucun honneur. »

Wei WuXian s’apprêtait à lui dire qu’il pouvait également trouver des gens pour l’aider. Les combats n’avaient pas forcément à être en un contre un. Parfois, le nombre de personnes dans son groupe pouvait faire la différence entre la vie et la mort. Cependant, il réalisa qu’il avait toujours vu Jin Ling seul, jamais accompagné de disciples du même âge de sa secte. Il était probable que Jin Ling n’ait personne à appeler pour l’aider, il décida donc de ne rien dire.

« Hé, comment as-tu appris cette technique ? » demanda Jin Ling.

Wei WuXian rejeta la responsabilité sur Lan WangJi sans même montrer un soupçon de gêne : 

« HanGuang-Jun me l’a apprise. »

Jin Ling ne douta pas du tout de ses paroles. Il avait déjà vu le ruban frontal de Lan WangJi attaché aux mains de Wei WuXian de toute façon. Il marmonna simplement : 

« Il t’enseigne même ce genre de choses ?

— Bien sûr qu’il le fait, assura Wei WuXian. Ce n’est cependant qu’un petit tour. C’est la première fois que tu l’utilises et ils ne le connaissaient pas, donc les résultats sont sympas. Ils finiront par saisir si tu l’utilises de trop. Ce ne sera pas si facile la prochaine fois. Alors, c’était comment ? Tu veux que je te montre quelques autres techniques ? »

Jin Ling le regarda et ne put s’empêcher de répliquer :

« Pourquoi es-tu comme ça ? Mon plus jeune oncle a toujours déconseillé cela, mais toi, tu m’y pousses.

— Il t’a déconseillé quoi ? Il t’a dit quelque chose comme “Ne te bats pas et entends-toi bien avec les autres ?”

— Plus ou moins.

— Ne l’écoute pas. Laisse-moi te dire: quand tu seras grand, tu verras qu’il y aura de plus en plus de gens que tu voudras frapper, mais tu devras te forcer à bien t’entendre avec eux. Donc, puisque tu es encore jeune, bats-toi avec toutes les personnes que tu veux. Si à ton âge, tu n’as pas quelques vraies bagarres, tu auras manqué quelque chose dans ta vie. »

Le visage de Jin Ling trahissait son envie, mais ses paroles sonnaient toujours méprisantes :

 « Qu’est-ce que tu racontes ? Les conseils de mon oncle sont pour mon propre bien. »

Ce ne fut qu’après avoir dit cela qu’il se souvint soudain que le Mo XuanYu de jadis avait toujours considéré Jin GuangYao comme une divinité. Il n’aurait jamais été en désaccord avec lui. Pourtant, il disait désormais des choses comme “ne l’écoute pas”. Cela signifiait-il vraiment qu’il ne nourrissait plus de pensées impures envers Jin GuangYao ?

En voyant son expression, Wei WuXian pouvait deviner à quoi il pensait. Il déclara sans aucune hésitation : 

« On dirait que je ne peux plus te le cacher. C’est vrai. Je suis tombé amoureux de quelqu’un d’autre.

— … »  

L’expression de Wei WuXian était aussi enthousiaste que son ton :

« Après mon départ, j’y ai réfléchi sérieusement et j’ai finalement décidé que LianFang-Zun n’était ni mon type ni quelqu’un qui me convenait. »

Jin Ling recula.

« Par le passé, enchaîna Wei WuXian, je ne pouvais pas comprendre mon propre cœur, mais maintenant que j’ai rencontré HanGuang-Jun, j’en suis certain. » 

Il prit une profonde inspiration.

« Je suis déjà incapable de le quitter. Je ne veux personne d’autre que HanGuang-Jun… Attends, pourquoi fuis-tu ? Je n’ai pas encore fini ! Jin Ling, Jin Ling ! »

Jin Ling tourna les talons et courut dans la direction opposée. Wei WuXian l’interpella encore plusieurs fois, mais il ne se retourna même pas. Wei WuXian était plutôt fier de lui, songeant que cette fois, Jin Ling cesserait certainement de se demander s’il avait des pensées inappropriées concernant Jin GuangYao. Cependant, en jetant un oeil en arrière, il vit une silhouette se tenir sous la lune, la peau immaculée comme la neige, les robes plus blanches que le gel. À environ une dizaine de mètres de là, Lan WangJi le fixait sans ciller, l’air toujours aussi calme.

Wei WuXian : « … »

Si cela s’était produit durant les jours qui avaient suivi sa résurrection, il aurait pu dire des choses dix fois plus embarrassantes que ce qu’il venait de dire devant Lan WangJi. Maintenant, cependant, tandis que Lan WangJi le regardait, il ressentait en fait un léger sentiment de honte, un sentiment qu’il n’avait jamais ressenti en l’espace de deux vies.

Wei WuXian réprima hâtivement cette honte rarissime. Tout en s’approchant, il s’efforça de parler aussi naturellement qu’il le pouvait : 

« HanGuang-Jun, tu es là ! Le savais-tu ? Mo XuanYu a été expulsé de la Tour des Carpes Dorées parce qu’il harcelait Jin GuangYao. C’est pour ça que tout le monde me regardait si bizarrement ! »

Lan WangJi ne répondit rien. Il se retourna simplement et avança à ses côtés. Wei WuXian poursuivit : 

« Ni toi, ni ZeWu-Jun n’étiez au courant. Vous ne saviez même pas qui était Mo XuanYu. Il semble que la secte LanlingJin ait gardé le silence sur ce sujet. Ceci explique cela. Après tout, Mo XuanYu était du même sang que le chef de secte. Si Jin GuangShan ne voulait vraiment pas d’un tel fils, il ne l’aurait jamais ramené. Si cela avait été aussi trivial que de harceler quelqu’un de la même secte, il s’en serait tiré avec quelques réprimandes. Cela n’aurait pas suffi pour l’expulser. Mais puisque celui qu’il avait harcelé était Jin GuangYao, les choses se sont passées d’une toute autre façon. Non seulement il s’agissait de LianFang-Zun, mais c’était aussi le demi-frère de Mo XuanYu. C’est vraiment… »

C’était vraiment scandaleux. L’affaire devait être entièrement enterrée. Bien sûr, il était impossible de faire quoi que ce soit à LianFang-Zun, alors ils n’avaient pas eu d’autres choix que de chasser Mo XuanYu.

Wei WuXian se souvint que plus tôt, lors de leur rencontre sur la place, Jin GuangYao avait fait comme si de rien n’était. La façon dont il avait conversé si poliment lui avait donné l’impression qu’il ne savait même pas qui était Mo XuanYu. Wei WuXian ne pouvait s’empêcher d’admirer son talent. D’un autre côté, Jin Ling n’avait pas pu dissimuler son aversion. La raison pour laquelle il était dégoûté de Mo XuanYu n’était pas seulement car il était une manche-coupée, mais sans doute aussi car celui que Mo XuanYu avait harcelé était son propre oncle.

En pensant à Jin Ling, Wei WuXian soupira en silence. 

« Quelque chose ne va pas ? demanda Lan WangJi.

— HanGuang-Jun, as-tu remarqué que Jin Ling était seul à chaque fois qu’il partait en chasse-nocturne ? Ne me réponds pas que Jiang Cheng l’accompagne toujours. Son propre oncle ne compte pas. Il a déjà quinze ans, mais personne de son âge ne le fréquente. Quand nous étions jeunes… »

Les sourcils de Lan WangJi se haussèrent légèrement. Voyant cela, Wei WuXian modifia immédiatement son discours : 

« D’accord. Moi. Seulement moi. Quand j’étais jeune, je n’étais pas comme ça ?

— C’était toi, répondit Lan WangJi d’un ton indifférent. Tout le monde n’est pas comme toi.

— Mais tous les enfants aiment quand ils sont entourés de beaucoup de monde, non ? HanGuang-Jun, crois-tu que Jin Ling est vraiment distant et n’a pas d’amis dans sa propre secte ? Je ne sais pas ce qu’il en est de la secte YunmengJiang, mais je pense qu’aucun des novices de LanlingJin n’aime jouer avec lui. Il vient juste de se battre avec certains d’entre eux. Ne me dis pas que Jin GuangYao n’a ni fils ni fille, ni aucun enfant d’un âge proche du sien.

— Jin GuangYao a eu un fils. On lui a prit la vie alors qu’il était encore jeune.

— Mais c’était le jeune maître de la Tour des Carpes Dorées. Comment a-t-on pu le tuer ? se demanda Wei WuXian.

— Les Tours de Garde.

— Comment cela ? »

À l’époque, afin de construire les Tours de Garde, Jin GuangYao avait non seulement fait face à un certain nombre d’adversaires, mais avait également déplu à un certain nombre de sectes. L’un des chefs des sectes de l’opposition avait perdu les débats, et était entré dans une rage meurtrière, tuant l’unique fils de Jin GuangYao et de Qin Su. L’enfant avait toujours été un gentil garçon et le couple l’avait toujours aimé de tout leur cœur. Sous l’effet de son ressentiment, Jin GuangYao s’était vengé en annihilant intégralement la secte adverse. Qin Su, cependant, avait été submergée de chagrin. Depuis lors, elle n’avait pas pu porter un autre enfant.

Après un moment de silence, Wei WuXian reprit : 

« Avec le tempérament qu’il a, Jin Ling offense les autres à chaque fois qu’il ouvre la bouche, et remue un nid de guêpes à chaque fois qu’il lève la main. JingYi de ta secte l’appelle “Jeune Maîtresse” — et il a raison. Jusqu’à maintenant, et à de nombreuses reprises, si nous ne l’avions pas protégé comme nous l’avons fait, il ne serait plus de ce monde. Jiang Cheng n’est pas du tout quelqu’un qui sait éduquer un enfant. Jin GuangYao, par contre… »

Se souvenant de la raison pour laquelle ils étaient venus à la Tour des Carpes Dorées, Wei WuXian en eut mal à la tête. Il pressa ses doigts sur ses tempes. Parallèlement, Lan WangJi le regarda, sans rien dire. Bien que n’ayant pas prononcé un mot de réconfort, il l’avait écouté tout du long, et avait répondu à chacune de ses question. Wei WuXian soupira : 

« Peu importe. Commençons par rentrer. »

Tous deux retournèrent à la chambre d’ami que la secte LanlingJin avait aménagée pour eux. La pièce était plutôt spacieuse et décorée avec soin. Un service raffiné de coupes d’alcool en porcelaine blanche et lisse avait même été placé sur la table. Wei WuXian s’assit à côté et se mit à admirer l’ensemble. Il ne s’arrêta que lorsque la nuit fut déjà bien avancée.

En fouillant dans les tiroirs, il trouva une paire de ciseaux et une pile de papier. En seulement quelques coups de ciseaux, il découpa un bonhomme de papier. Ce dernier, avec sa tête ronde et ses manches inhabituellement longues qui ressemblaient à des ailes de papillon, n’était pas plus grand que le doigt d’un adulte. Wei WuXian s’empara d’un pinceau de calligraphie sur la table et traça quelques traits. Jetant le pinceau, il avala une gorgée de sa coupe d’alcool et se coucha immédiatement sur le lit. Le bonhomme de papier, quant à lui, se mit soudainement à remuer. Après quelques spasmes, ses larges manches soulevèrent son corps léger dans les airs, comme s’il s’agissait d’ailes. Il voltigea un peu autour avant d’atterrir sur l’épaule de Lan WangJi.

Lan WangJi tourna la tête vers son épaule. Le bonhomme de papier se jeta sur sa joue. Il grimpa, droit jusqu’à son ruban frontal, et tira dessus, comme si c’était l’objet qu’il aimait le plus au monde. Lan WangJi le laissa le tortiller pendant un moment. Juste à l’instant où il tendait la main pour le retirer, le bonhomme de papier glissa à toute vitesse. Que ce soit intentionnel ou non, sa tête se cogna une fois contre les lèvres de Lan WangJi.

Lan WangJi se figea un instant. Finalement, il l’attrapa entre deux doigts.

 « Cesse de faire l’idiot. »

Avec douceur, le bonhomme de papier enroula son corps autour de son doigt fin.

« Tu dois rester prudent », continua Lan WangJi.

Le bonhomme de papier hocha la tête et battit des ailes. Il se mit à plat sur le sol, puis se glissa par la fente sous la porte pour se faufiler hors de la chambre d’amis.

La Tour des Carpes Dorées était fortement gardée. Bien entendu, un être humain de grande taille n’aurait pas pu s’y promener librement. La bonne chose était que Wei WuXian avait autrefois appris une certaine technique des arts sombres : la métamorphose de papier.

Bien que cette technique soit effectivement utile, elle comportait également un certain nombre de restrictions. Non seulement le temps était strictement limité, mais le bonhomme de papier devait également revenir tel qu’il était après sa libération. Il ne devait même pas y avoir une seule égratignure dessus. Si, en cours de route, il était déchiré ou brisé de quelque façon que ce soit, l’âme subissait un préjudice équivalent, ce qui pouvait aller d’une année de coma à toute une vie de folie. Il fallait donc être extrêmement prudent.

Wei WuXian possédait le bonhomme de papier. Parfois, il se collait à l’ourlet de la robe d’un cultivateur. À d’autres moments, il s’aplatissait pour franchir des portes closes. Et d’autres fois encore, il dépliait ses manches et se plaquait au sol, faisant semblant d’être un morceau de papier usagé, un papillon qui dansait au milieu du ciel nocturne. Soudain, toujours en l’air, il entendit de faibles sons de pleurs venant d’en dessous de lui. En regardant par-là, il aperçut l’une des résidences de Jin GuangYao, le Jardin Fleurissant.

Wei WuXian vola jusque sous le toit et aperçut trois silhouettes assises dans le salon. Avec Lan XiChen et Jin GuangYao l’entourant de part et d’autre, Nie HuaiSang pleurait dans son ivresse tout en se plaignant de choses inconnues. Un cabinet d’étude se trouvait derrière le salon. Voyant que personne n’était à l’intérieur, Wei WuXian y entra pour regarder. Des croquis annotés en rouge recouvraient tout le bureau. Sur les murs se trouvaient les représentations des quatre scènes du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver. Au départ, Wei WuXian ne comptait pas leur prêter vraiment attention. Après les avoir regardé, cependant, il ne put s’empêcher d’admirer le talent de l’artiste. Les couleurs, tout comme les coups de pinceau, étaient doux, mais les paysages semblaient immenses. Même si chaque feuille de papier ne comportait qu’une seule scène, on avait l’impression de voir s’y étendre des milliers de kilomètres. Wei WuXian songea qu’un tel talent était presque comparable à celui de Lan XiChen, et ne put s’empêcher de poursuivre son examen un peu plus longtemps. Ce n’est qu’après coup qu’il réalisa que l’artiste de ces quatre scènes était bel et bien Lan XiChen.

En volant depuis le Jardin Fleurissant, de loin, Wei WuXian pouvait voir un palais grandiose à cinq étages. Le toit du palais était couvert de tuiles vernies étincelantes. À l’extérieur du palais s’élevaient trente-deux piliers d’or. La scène était magnifique. C’était probablement l’une des zones les plus gardées de la Tour des Carpes Dorées, les quartiers personnels de chacun des chefs de la secte LanlingJin, le Palais Parfumé. 

En plus des cultivateurs vêtus de robes ornées d’Étincelles d’Or, Wei WuXian pouvait également sentir que des sorts avaient été mis en place au-dessus et sous le palais. Volant vers la base d’un pilier, sur lequel une pivoine était aussi sculptée, il se posa un instant. Ce ne fut qu’après avoir repris son souffle qu’il se glissa sous la fente de la porte.

Comparé au Jardin Fleurissant, le Palais Parfumé était un grand classique de la Tour des Carpes Dorées. Somptueusement décoré, le bâtiment était presque majestueux. À l’intérieur du palais, des couches et des couches de rideaux de gaze tombaient en cascade sur le sol. Le brûloire à encens en forme de bête était assis sur son support, exhalant des nuages ​​de fumée odorante. Au milieu de toute cette extravagance, flottait un sentiment de décadence doux mais langoureux.

Jin GuangYao était avec Lan XiChen et Nie HuaiSang dans le Jardin Fleurissant, ce qui signifiait que le Palais Parfumé était vide, permettant à Wei WuXian d’inspecter les lieux. Le bonhomme de papier fit le tour de l’intérieur du palais en volant, à la recherche du moindre élément suspect. Soudain, Wei WuXian aperçut un presse-papier en agate sur la table. Une enveloppe reposait dessous.

Elle avait déjà été ouverte. Personne n’y avait apposé son nom, ni même un sceau. Pourtant, vu son épaisseur, ce n’était pas une enveloppe vide, de toute évidence. Agitant ses manches, il atterrit sur la table, voulant jeter un coup d’œil à ce qu’il y avait à l’intérieur. Mais alors qu’il tentait de la tirer, en agrippant les bords de ses “mains”, l’enveloppe resta immobile.

Son corps actuel était un morceau de papier, qui ne pesait presque rien. Il ne pouvait rien faire pour déplacer le lourd presse-papier.

Bonhomme-de-papier-WuXian en fit encore quelques fois le tour. Il poussait et donnait des coups de pied, sautillait et bondissait, mais il refusait toujours de bouger. Incapable de faire quoi que ce soit, il ne put qu’abandonner pour le moment, et vérifier s’il y avait d’autres éléments suspects. Soudain, une porte dérobée s’entrouvrit.

Alarmé, Wei WuXian bondit de la table, et se tint immobile contre l’un de ses coins.

L’individu qui venait d’entrer était Qin Su. Wei WuXian réalisa finalement que le palais n’était pas vide, Qin Su était simplement dans sa chambre, silencieuse.

Le fait que la maîtresse de la Tour des Carpes Dorées apparaissent dans le Palais Parfumé n’avait rien d’étrange. Cependant, à cet instant, elle semblait tout sauf normale. Son visage était exsangue, plus blanc que neige. Elle semblait sur le point de s’effondrer. Elle avait l’air d’avoir tout juste reçu un grand choc, comme si elle venait juste de se réveiller d’un évanouissement et pouvait à tout moment s’évanouir encore.

“Que s’est-il passé?” se demanda Wei WuXian. “Elle avait clairement une meilleure contenance quand elle était dans la salle de banquet, à peine un peu plus tôt.”

Appuyée contre la porte, Qin Su contempla le vide pendant un moment avant de trouver la force d’avancer, la main contre le mur. Fixant la lettre sous le presse-papier, elle tendit le bras comme pour s’en emparer, mais se ravisa finalement. A la lumière du feu, Wei WuXian pouvait voir les tremblements évidents de ses lèvres. Ces trait élégants pouvaient presque être décrits comme déformés.

Sans raison, elle poussa un cri et s’empara de l’enveloppe, la jetant par terre. Son autre main tremblait en agrippant les plis avant de sa robe. Les yeux de Wei WuXian s’illuminèrent, mais il réprima son envie de s’élancer. Si Qin Su était la seule à le voir, c’était gérable, mais pas si elle se mettait à crier et ameutait d’autres personnes. Son âme risquait d’être affectée si le morceau de papier subissait le moindre dommage.

Tout à coup, une voix résonna à travers le palais. 

« A-Su, que fais-tu ? »

Qin Su tourna vivement la tête. Une silhouette familière se tenait à quelques mètres derrière elle. Comme toujours, le visage familier lui souriait.

Elle se jeta immédiatement par terre, saisissant la lettre. Wei WuXian ne pouvait que s’accrocher fermement à son recoin et la regarder quitter son champ de vision. Jin GuangYao s’était apparemment avancé.

« Que tiens-tu là ? »

Son ton était aussi doux qu’habituellement, comme s’il n’avait vraiment rien remarqué, ni l’étrange lettre dans la main de Qin Su ni l’expression distordue de son visage. Ses paroles sonnaient simplement comme une question banale. Agrippant toujours le courrier, Qin Su ne répondit pas. Jin GuangYao demanda de plus belle : 

« Tu n’as pas l’air bien. Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Sa voix débordait de bienveillance. Qin Su brandit la lettre et articula à travers ses tremblements : 

« … j’ai rencontré quelqu’un.

— Qui ? »

Qin Su ne semblait pas l’avoir entendu.

« Cette personne m’a dit quelques mots, et m’a donné cette lettre. »

Jin GuangYao ne put s’empêcher de rire : 

« Qui as-tu rencontré ? Vas-tu vraiment croire tout ce que les gens racontent ? 

— Ça ne peut être un mensonge. Sûrement pas. »

Wei WuXian se demandait également qui cela pouvait être. Il ne pouvait même pas dire si c’était un homme ou une femme.

« Les choses écrites ici sont-elles vraies ?

— A-Su, si tu ne me laisses pas voir la lettre, comment puis-je savoir ce qui y est écrit?

— Très bien. Lis-la donc ! » s’exclama-t-elle en la lui montrant.

Afin de la voir de façon nette, Jin GuangYao fit un autre pas en avant. Il parcourut rapidement la missive que tenait Qin Su. Son expression ne changea pas du tout. Pas la moindre ombre ne tomba sur son visage. Qin Su, cependant, criait presque :

« Parle-moi, parle ! Dis-moi que rien de tout cela n’est vrai ! Que ce ne sont que mensonges !

— Rien de tout cela n’est vrai, répondit Jin GuangYao avec assurance. Tout cela n’est qu’un tissu de mensonge. Un non-sens complet, des accusations fallacieuses. »

Qin Su éclata en sanglot.

« Tu mens ! Les choses en sont à ce point et tu me mens encore — je n’y crois pas !

— A-Su, soupira Jin GuangYao, c’est toi qui m’a demandé de dire ça. Maintenant que je l’ai fait, tu refuses de me croire. C’est assez problématique. »

Qin Su jeta la lettre par terre et couvrit son visage.

« Oh, dieux ! Oh, dieux, oh, dieux ! Tu, tu es vraiment… Tu es vraiment terrifiant ! Comment as-tu pu… Comment as-tu pu ?! »

Elle ne put continuer de parler, reculant sur le côté, ses mains couvrant toujours son visage. Soutenue par un pilier, elle se mit soudain à vomir.

Elle força, comme si elle voulait faire sortir toutes ses entrailles. Devant une réaction si intense, Wei WuXian resta bouche-bée. Elle avait probablement aussi vomi quand elle était à l’intérieur. Mais qu’est-ce qui pouvait bien être écrit dans la lettre ? Que Jin GuangYao avait tué et démembré quelqu’un ? Mais tout le monde savait que Jin GuangYao avait tué d’innombrables personnes pendant la Campagne de la Chute du Soleil. Son père aussi avait pas mal de sang sur les mains. C’était peut-être l’affaire avec Mo XuanYu ? Non, il était impossible que Jin GuangYao ait éprouvé quoique ce soit pour lui. Il était probable que l’expulsion de Mo XuanYu de la Tour des Carpes Dorées fût précisément de son fait. Quoi qu’il en soit, sa réaction n’aurait pas été extrême au point de la dégoûter jusqu’à en vomir. Bien que Wei WuXian n’était pas proche de Qin Su, ils s’étaient rencontrés à quelques reprises par le passé, tous deux étant les disciples de clans éminents. Qin Su était la fille bien-aimée de Qin CangYe. Sa personnalité était naïve, mais elle avait vécu une vie confortable et avait d’excellentes manières. Elle n’aurait jamais agi d’une manière aussi insensée et violente. Cela n’avait vraiment aucun sens.

En écoutant les sons qu’elle émettait, Jin GuangYao se pencha en silence et ramassa les pages qui s’étaient éparpillés par terre. La main levée, il les approcha du chandelier en forme de lotus à neuf branches et les laissa brûler lentement.

Tout en observant les cendres tomber au sol petit à petit, il déclara d’un ton légèrement abattu : 

« A-Su, nous sommes mari et femme depuis tant d’années. Nous nous sommes toujours respectés et avons vécu dans une harmonie paisible. En tant qu’époux, j’aime à croire que je t’ai bien traitée. Ta façon d’agir me blesse. »

Qin Su n’avait plus rien à vomir. Elle gémit sur le sol : 

« Tu m’as bien traitée… Tu m’as bien traitée, oui… Mais je… J’aurais préféré ne jamais t’avoir rencontré ! Pas étonnant que tu n’aies jamais… depuis … depuis cette époque… Tu as fait une chose pareille – pourquoi ne pas simplement me tuer ?!

— A-Su, avant que tu ne l’apprennes, ne vivions-nous pas parfaitement bien  ? Tu n’as commencé à te sentir mal et à vomir qu’aujourd’hui, après avoir été mise au courant. Tu vois que ce n’est rien du tout. Ça ne peut pas te faire de mal physiquement. C’est uniquement ton esprit qui est à l’origine de tout ça. 

Qin Su secoua la tête, le visage livide.

« … Dis-moi la vérité. A-Song… Comment A-Song est-il mort ? »

Qui était A-Song?

Jin GuangYao sembla surpris.

« A-Song ? Pourquoi me demandes-tu cela ? Ne le sais-tu pas depuis longtemps ? A-Song a été assassiné. J’ai déjà éliminé celui qui l’a tué pour le venger. Pourquoi le mentionnes-tu tout à coup ?

— Je le savais. Mais maintenant, je commence à penser que tout ce que je savais était faux. »

Le visage de Jin GuangYao commença à montrer des signes de fatigue : 

« A-Su, à quoi penses-tu ? A-Song est mon fils. Qu’imagines-tu que j’aie pu faire ? Tu préfères croire quelqu’un qui s’est caché durant tout ce temps, la lettre d’une personne inconnue, plutôt que moi ?

— Tu es terrifiant précisément parce que c’est ton fils ! Ce que je pense que tu aurais fait ? Tu es capable de faire même une chose pareille, alors devant quoi aurais-tu reculé ?! Et maintenant tu veux que je croie en toi ? Oh Ciel ! 

— Arrête de penser des bêtises. Dis-moi, qui as-tu rencontré aujourd’hui ? Qui t’as donné la lettre ? »

Qin Su agrippa ses cheveux.

« Que … Que vas-tu faire?

— Si cette personne a pu te le dire, elle peut également le répéter à d’autres gens. Si elle a pu écrire une lettre, elle peut tout autant en écrire une deuxième, une troisième, un nombre incalculable. Que compte-tu faire ? Laisser une telle information fuiter ? A-Su, je t’en supplie. S’il te plaît, au nom des sentiments, de quelques natures qu’ils soient, qui ont existé entre nous, dis-moi où sont les personnes mentionnées dans la lettre. Qui est celui qui t’a dit de revenir et de la lire ? »

Qui était-ce? Wei WuXian voulait également entendre Qin Su dire qui diable était-ce. Quelqu’un pouvant approcher la femme du Chef Cultivateur et gagner sa confiance, quelqu’un ayant découvert une histoire cachée à propos de Jin GuangYao. Le contenu de la lettre n’aurait pas pu concerner quelque chose d’aussi trivial qu’un meurtre. Il avait pu dégoûter ou horrifier Qin Su au point de vomir, et son propos était si épouvantable qu’il était indicible alors même qu’ils n’étaient que tous les deux. Au cours de cette conversation, ils persistaient à n’en parler qu’à demi-mots, sans oser être explicite. Cependant, si Qin Su décidait d’être honnête et de lui dire qui lui avait donné la lettre, elle serait bien bête, car après s’être chargé du coupable quel qu’il soit, Jin GuangYao la réduirait elle aussi au silence, de gré ou de force.

Fort heureusement, bien que Qin Su avait toujours semblé d’une ignorance naïve depuis son plus jeune âge, au point d’avoir l’air quelque peu idiote, elle n’avait plus confiance en Jin GuangYao. Elle fixa ce dernier sans le voir, assis à son bureau, immobile. C’était le Chef Cultivateur, à la tête de dizaine de milliers. C’était son mari. Présentement, à la lueur des bougies, il semblait aussi calme et pittoresque qu’il l’avait toujours été. Il se leva, comme pour l’aider à se redresser, mais Qin Su dévia sa main. Recroquevillée au sol, elle ne put retenir de nouvelles nausées.

Les sourcils de Jin GuangYao tremblèrent.

« Je te dégoûte vraiment à ce point ?

— Tu n’es pas humain… Tu es malade ! »

Un éclat chaleureux teinté de regrets emplit les yeux de Jin GuangYao quand il les posa sur elle :

« A-Su, à l’époque, je n’avais vraiment pas d’autres voies possibles. Je voulais te laisser dans l’ignorance pour le reste de tes jours. Je ne voulais pas que tu l’apprennes. Mais, maintenant, mes plans ont été ruiné par la personne qui t’a tout raconté. Tu penses que je suis obscène. Tu penses que je suis répugnant. Très bien, mais tu restes ma femme. Quelle image de toi auront les autres ? Que diront-ils ? »

Qin Su enterra sa tête au creux de ses bras.

« Tais-toi, tais-toi, cesse de me le rappeler !!! Je voudrais ne t’avoir jamais connu, je voudrais n’avoir absolument aucun lien avec toi ! Pourquoi t’es-tu rapproché de moi, au départ ?! »

Après un silence, Jin GuangYao répondit :

« Je sais que tu ne me croiras jamais, quoi que je dise, mais j’étais sincère, à l’époque.

— … Et tu oses encore prononcer de telles cajoleries !

— Je dis la vérité. Je n’ai pas oublié que tu n’as jamais rien dit sur mes origines ni sur ma mère. Je t’en serai reconnaissant jusqu’à la fin de ma vie, je veux te respecter, te chérir, t’aimer. Mais tu dois savoir que même si A-Song n’avait pas été assassiné, il fallait qu’il meure. Sa mort était inévitable. Si je l’avais laissé grandir, toi et moi… »

À la mention de son fils, Qin Su ne pu en supporter davantage. Elle leva la main, et lui asséna une gifle.

« Dans ce cas, qui donc a fait ça ?! Que ne serais-tu pas capable de faire pour cette position ?! »

Jin GuangYao accepta la claque sans chercher à l’éviter. Une empreinte écarlate fleurit immédiatement sur la peau claire de sa joue.

« De quoi parles-tu ? Tu dois vraiment te sentir mal. Ton père s’en est déjà allé en voyage pour cultiver. Je t’enverrai bientôt te divertir en sa compagnie. Finissons-en rapidement. Il y a encore de nombreux invités à l’extérieur. Il y a encore la Conférence de Discussion demain. »

Les choses en étaient au point où elles en étaient, et il pensait encore aux invités et la Conférence du lendemain !

Malgré avoir assuré qu’il laisserait à Qin Su du temps pour se reposer, il ignora la résistance de cette dernière et l’aida à se relever. Sans que Wei WuXian ne sache ce qu’il avait fait exactement, Qin Su s’effondra soudain, vidée de toute énergie. Ainsi, Jin GuangYao la traîna à moitié à travers les rideaux superposés. Bonhomme-de-papier-WuXian quitta subrepticement le dessous de la table et les suivit. Il vit Jin GuangYao, avec les mains placées sur un miroir de cuivre de plain-pied. Après un moment, ses doigts pénétrèrent à travers comme s’ils traversaient la surface d’une étendue d’eau. Les yeux de Qin Su étaient grand ouverts et pleuraient encore. Elle ne pouvait que contempler son époux la traîner à l’intérieur du miroir, sans qu’elle puisse crier ni dire un mot. Wei WuXian savait que le miroir ne pouvait sûrement pas être activé par qui que ce soit en dehors de Jin GuangYao lui-même. Une telle opportunité : c’était maintenant ou jamais. Il évalua grossièrement le timing et se glissa à toute vitesse à l’intérieur.

Derrière le miroir de cuivre se trouvait une pièce secrète. Après l’entrée de Jin Guang Yao, les lampes à huile le long des murs s’allumèrent d’elles-mêmes. La lumière tamisée éclaira les étagères et des placards de différentes tailles qui recouvraient les murs. Il y avait des livres, des rouleaux, des pierres, des armes. Il y avait aussi quelques instruments de torture. Des anneaux de fer, des lances effilées, des crochets d’argent : tout semblait étrange. Le simple fait de les regarder aurait fait trembler n’importe. Wei WuXian savait que cet attirail avait probablement été conçu par Jin GuangYao.

Le chef de la secte QishanWen, Wen RuoHan, était violent et d’humeur changeante. Il aimait la vue du sang, et prenait parfois plaisir à torturer ceux qui l’avaient offensé. Jin GuangYao n’avait pu attirer son attention qu’en subvenant à ses besoin, lui fabriquant toutes sortes d’instruments cruels mais amusants. 

Toutes les sectes avaient leur lot de salles aux trésors. Il n’y avait donc rien d’étrange à ce qu’il y en ait une dans le Palais Parfumé.

Mis à part le bureau, la salle comportait une autre table, en fer — sombre à l’oeil, froide au toucher, et assez longue pour qu’une personne allongée y repose. “Parfaite pour découper quelqu’un dessus” commenta intérieurement Wei WuXian.

Jin GuangYao aida Qin Su à s’allonger dessus avec douceur. Le visage de cette dernière était livide tandis qu’il lissait quelques mèches emmêlées de sa chevelure.

« N’aies pas peur. Tu ne peux pas te promener dans cet état. Il va y avoir du monde les prochains jours. Pourquoi ne pas te reposer un peu ? Tu pourras revenir dès que tu m’auras dit qui est cette personne. Hoche la tête si tu es d’accord pour parler. Je n’ai pas scellé tous tes méridiens. Tu devrais être encore capable de le faire. »

Les yeux de Qin Su roulèrent jusqu’à se poser sur son époux, toujours si tendre et attentionné envers elle. Ses pupilles débordaient de peur, de douleur et de désespoir. 

Soudain, Wei WuXian remarqua qu’une des étagères était dissimulée derrière un rideau. Celui-ci était couvert de sinistres runes rouge-sang. C’était un Talisman d’Interdiction extrêmement puissant.

Le bonhomme de papier s’y hissa lentement, agrippé à un mur. Parallèlement, Jin GuangYao continuait de persuader Qin Su d’une voix douce. Soudain, il se retourna, sur ses gardes, comme s’il avait détecté quelque chose.

En dehors de Qin Su et lui, il n’y avait personne dans la pièce. Jin GuangYao se leva. Il ne revint qu’après n’avoir rien trouvé pendant son inspection minutieuse.

Évidemment, il ignorait qu’au moment où il s’était retourné, Wei WuXian avait déjà rejoint une étagère de livres. Dès le plus léger mouvement du cou de Jin GuangYao, il avait glissé son fin corps de papier à l’intérieur d’un livre, comme s’il avait été un marque page. Ses yeux étaient collés entre deux pages d’un manuscrit. Fort heureusement, même si Jin GuangYao était plus sur ses gardes qu’un autre, il n’en était pas au point d’ouvrir ses livres pour vérifier si quelqu’un n’y était pas dissimulé.

Tout à coup, Wei WuXian réalisa que les caractères sous ses yeux étaient quelque peu familiers. Après observation, il jura intérieurement — comment ne pas les trouver familiers ? C’était son écriture !

Jiang FengMian avait décrit sa calligraphie comme étant “insouciante, mais posée”. C’était sans l’ombre d’un doute la sienne. Après l’avoir examinée plus attentivement, il parvint à déchiffrer les mots “… différent d’une possession…”, “… vengeance…”, “… contrat forcé…”, au milieu des passages flous ou endommagés. Au final, d’après ce qu’il avait déduit des informations qu’il avait réuni, il finit par conclure que le livre dans lequel il s’était glissé était l’un de ses propres manuscrits, dont le contenu concernait le sacrifice de son propre corps. 

À l’époque, il avait écrit pas mal de ces manuscrits, qu’il éparpillait un peu partout à mesure qu’il les rédigeait, en particulier dans la grotte où il dormait, au Tertre Funéraire. Certains de ceux-là avaient été détruits par les flammes du siège. D’autres avait été récupérés par diverses personnes comme trophées de guerre ; au même titre que son épée.

Il s’était demandé où Mo XuanYu avait appris la technique interdite. A présent, il connaissait la réponse.

C’était le manuscrit d’une technique interdite, ce qui expliquait pourquoi Wei WuXian ne croyait absolument pas que Jin GuangYao aurait laissé n’importe qui y avoir accès. Il semblait que même si Mo XuanYu et Jin GuangYao n’entretenaient pas ce genre de relations, ils étaient tout de même relativement proches.

Tandis qu’il se faisait ces réflexions, la voix de Jin GuangYao reprit :

« A-Su, je n’ai plus le temps. Je dois aller m’occuper des invités. Je reviendrai te voir plus tard. »

Wei WuXian s’était déjà glissé hors de ses manuscrits. Au son de sa voix, il retourna se cacher immédiatement. Cette fois, ce qu’il vit n’était pas des écrits, mais… deux titres de propriétés pour un édifice et un terrain ?

Wei WuXian trouva cela plutôt étrange. Comment des titres de propriétés pouvaient-ils être assez précieux pour se trouver rangés au même endroit que les manuscrits du Patriarche de Yiling ? Mais peu importe sous quel angle il les regardait, ce n’était que deux titres de propriété banals, sans artifice ni message crypté. Le papier commençait à jaunir et comportait même des taches d’encre. Dans tous les cas, il ne pensait pas que Jin GuangYao les avait placés là par hasard. Il prit donc le temps de mémoriser l’adresse, quelque part dans la ville de Yunping, à Yunmeng, songeant qu’il pourrait trouver quelque chose là-bas s’il avait l’opportunité de s’y rendre.

Après n’avoir rien entendu pendant un moment, Wei WuXian reprit son ascension du mur. Il finit par atteindre l’étagère bloquée par le Talisman d’Interdiction. Cependant, avant qu’il puisse examiner ce qu’il y avait là, tout s’illumina d’un coup.

Jin GuangYao s’était approché et avait relevé le rideau.

L’espace d’une seconde, Wei WuXian pensa qu’il avait été repéré. Lorsque la douce lumière des flammes traversa le tissu, il se rendit compte qu’il était caché par une ombre. Un objet circulaire se trouvait juste en face de lui.

Jin GuangYao se tint immobile, comme s’il regardait droit dans les yeux l’objet qui était sur cette étagère.

Après un instant, il lâcha :

« Est-ce toi qui me regardais ? »

Bien entendu, il ne reçut aucune réponse. Il resta silencieux pendant un moment, puis abaissa le rideau.

Wei WuXian se colla silencieusement à l’objet. Froid et dur, cela ressemblait à un casque. Il se dirigea ensuite vers l’avant de ce dernier. Comme il s’y attendait, il vit un visage blême. Celui qui avait scellé cette tête voulait qu’elle ne puisse rien voir, rien entendre, ni rien dire, ce qui impliquait que des incantations avaient été inscrites sur sa peau blafarde. Les yeux, les oreilles et la bouche étaient étroitement scellés.

Wei WuXian le salua silencieusement.

“C’est un honneur de vous rencontrer, ChiFeng-Zun.”


Notes : 

1 Ruyi : http://img64.pp.sohu.com/images/blog/2006/11/9/19/27/10f60e1ecef.jpg

2 De style xieshan :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Irimoya-zukuri

3 chapeau de gaze noire : excellent pour vous faire paraître plus grand. Jin GuangYao étant le personnage masculin le plus petit de l’histoire… 🙂

https://ss1.bdstatic.com/70cFuXSh_Q1YnxGkpoWK1HF6hhy/it/u=3677173275,1826351532&fm=27&gp=0.jpg

4 Bottes liuhe :
https://img.alicdn.com/imgextra/i2/1050788068/O1CN01NPqFgw29TBzp2W6n2_!!1050788068.png 

5 l’arrangement des tables du banquet : d’après K d’Exiled Rebels, les tables du banquet seraient arrangées avec Jin GuangYao et Qin Su tout au bout, les invités en deux lignes de part et d’autres, et Jin Ling assis à la table la plus proche d’eux.

http://img.sdchina.com/UsersFiles/news/2017/6/20/ba662080-e321-4091-8f07-8d438361b06e.jpg

6 Qin Su : son nom est un quasi-homonyme de qingsu, qui signifie “sentiment”

7 Jardin de pierre : 

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3 commentaires sur “Mo Dao Zu Shi – Chapitre 47”

  1. REALLY REALLY ENNJOYING ; thank you so so much !! I waited for this chapter !!! MDZS and THE UNTAMED must go on. We , international fans need your support. Thank you again . Cordialement Sylvie Galdéano

  2. (Me revoilà ! Mouahahaha)

    « On ne pouvait qu’avoir la chair de poule en regardant le tableau. »
    Je veux bien le croire ! x)

    Jin Guang Yao a vraiment une méga bonne mémoire ! C’est fou ! (Et un très bon jeu d’acteur aussi !)

    C’est dommage pour l’annotation du petit 5, le lien de l’image ne marche plus ! :’)
    Mais je vois à quoi ça ressemble (je suppose que c’est un peu près comme dans le drama).

    « Tant que tu ne provoques pas les gens volontairement. »
    *Fixe cette phraaaaase* *Ricane*

     » Il n’avait jamais pris aucune concubine »
    Cette phrase ne sonne pas vraiment française de part ces deux mots de négation (jamais et aucune). A voir pour en enlever un ! 😉 Elle se situe vers le début du chapitre lors de la description de Qin Su.

    x’D Pour l’annotation du petit 7 par contre, il n’y a rien.

    HanGuang-Jun est plutôt ‘muet’, ‘stoïque’, charismatique. Qu’il ait réussi à être une personne qui impose le respect et la peur pour certains alors qu’il se moque de tout ça, je trouve ça impressionnant. Ça m’en bouche un coin ! xD C’est tellement naturel chez lui ! <3

    Faire une telle déclaration pour Lan Zhan juste devant Jin Ling ! X'D
    ALORS que HanGuang-Jun est juste là ! Mon dieu, c'est impayable ! x'D

    OUIIIIIII ! .>

    Oui, Mo XuanYu et Jin GuangYao devraient être proches ! Pour que Mo est pu avoir accès à ce livre et ressuscité Wei WuXian… Tout s’explique enfin !

    Ouais, une tête sur une étagère. Cool la déco ! lol

    Merci beaucoup pour ce méga chapitre ! Enfin des réponses à certaines questions !
    A bientôt ! *câlins*

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