Mo Dao Zu Shi – Chapitre 51

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Traduit par AfterWar, corrigé par Keliane

Chapitre 51: Courage – Partie 1

Les lacs étaient nombreux à Yunmeng. Le Port aux Lotus de YunmengJiang, la résidence de la plus grande secte de la région, s’élevait également au bord de l’eau.

En partant de la demeure, après seulement quelques coups de rames, on pouvait voir un grand lac de lotus qui s’étendait à l’infini. Les larges feuilles verdoyantes et les fleurs lisses et roses se caressaient les unes les autres et lorsqu’une brise soufflait, elles se balançaient comme si elles hochaient la tête. Dans toute cette pureté et cette grâce, on pouvait aussi sentir comme un charme un peu naïf et simple.

Le Port aux Lotus n’était pas aussi distant et mystérieux que les résidences des autres sectes, qui fermaient leurs portes et refusaient de laisser les gens du communs s’approcher dans un rayon de plusieurs kilomètres. Les quais, juste à l’entrée, étaient souvent animés par des marchands vendant des cosses de graines, des châtaignes d’eau et toutes sortes de pâtisseries. Les morveux des foyers alentours pouvaient aussi se faufiler jusqu’aux terrains de la secte pour épier les cultivateurs qui s’entraînaient à l’escrime, sans se faire gronder même lorsqu’ils se faisaient prendre. Ils pouvaient même parfois jouer avec les disciples.

Quand Wei WuXian était jeune, il s’amusait souvent à tirer sur des cerfs-volants au bord du Lac aux Lotus.

Jiang Cheng regardait fixement le sien, jetant de temps en temps un coup d’œil à celui de Wei WuXian. Celui-ci était déjà très haut dans le ciel, mais Wei WuXian attendait toujours pour tirer sa flèche. S’abritant les yeux de la main droite, il souriait, la tête levée, comme s’il songeait que ce n’était pas encore assez haut.

Voyant que son cerf-volant avait presque dépassé la hauteur à laquelle il était certain de réussir à l’abattre, Jiang Cheng serra les dents. Il encocha une flèche et tira. La flèche empennée de plumes blanches s’élança. Elle transperça l’œil unique du monstre que représentait le cerf-volant peint, qui retomba aussitôt. Jiang Cheng haussa les sourcils.

« Je l’ai touché ! »

Il enchaîna : 

« Le tien est déjà si haut. Tu es sûr de pouvoir le toucher ?

— Tu veux parier ? » répliqua Wei WuXian.

Il sortit enfin une flèche et visa. Il banda son arc au maximum, et lâcha rapidement la corde.

Touché !

Les sourcils de Jiang Cheng se froncèrent de nouveau et il renifla. Tous les garçons rangèrent leurs arcs et allèrent ramasser leurs cerfs-volants pour pouvoir classer les distances. Le cerf-volant le plus proche recevait le classement le plus bas. Comme toujours, le dernier se trouvait être le sixième shidi dans l’ordre d’aînesse, et, comme à chaque fois, ils passèrent un moment à se moquer de lui. Mais ce dernier s’en fichait, il n’était pas susceptible. Celui de Wei WuXian était le plus éloigné. Le plus proche de lui, celui classé deuxième, était le cerf-volant de Jiang Cheng. L’un comme l’autre s’étaient montrés trop fainéants pour aller chercher leurs cerfs-volants. Le groupe de garçons couraient sur l’allée sinueuse construite à la surface de l’eau, s’amusant et sautant en tous sens quand deux sveltes jeunes femmes apparurent devant eux.

Toutes deux portaient des tenues de suivantes et étaient armées d’épées courtes. La plus grande leur bloqua la route en brandissant un cerf-volant et une flèche.

« À qui sont-ils ? » demanda-t-elle froidement.

À la vue de ces deux femmes, les garçons maudirent intérieurement leur manque de chance. Wei WuXian se toucha le menton et s’avança :

« Ils sont à moi. »

L’autre suivante lâcha un reniflement dédaigneux.

« On est honnête, à ce que je vois. »

Elles s’écartèrent et laissèrent place entre elles à une femme vêtue de violet, une épée au côté.

Elle avait un teint de crème et était assez belle, même si ses traits élégants affichaient une certaine férocité. La moue de ses lèvres oscillait entre le rictus et le sourire : tout comme Jiang Cheng, elle était d’un naturel persifleur. Ses robes fluides étaient serrées autour de sa taille fine. Son visage avait la froideur de la pierre de jade. Sa main droite reposait sur la garde de son épée, et une bague ornée d’améthyste habillait son index.

Jiang Cheng sourit en la voyant. 

« Maman ! »

Les autres garçons quant à eux la saluèrent avec respect :

« Madame Yu. » 

Madame Yu, ou Yu ZiYuan, était la mère de Jiang Cheng. Elle était bien sûr l’épouse de Jiang FengMian, et sa partenaire de cultivation. Logiquement, elle aurait dû être désignée comme “Madame Jiang”, mais, pour une quelconque raison, tout le monde l’avait toujours appelée Madame Yu [1]. Certains s’étaient avisés qu’en raison de sa personnalité affirmée, elle ne voulait pas prendre le nom de famille de son mari. Quoiqu’il en soit, le couple concerné ne s’était jamais disputé à ce sujet.

Madame Yu venait de l’éminente secte MeishanYu. Elle était la troisième née de son clan, on l’appelait donc aussi Troisième Dame Yu. Dans le monde de la cultivation, elle était connue comme “l’Araignée Violette”. Le simple fait de mentionner son nom en effrayait bon nombre. Depuis qu’elle était jeune, elle avait une personnalité froide et sa conversation ne pouvait être qualifiée d’aimable. Même après avoir épousé Jiang FengMian, elle allait sans cesse en chasse nocturne, n’aimant guère rester en permanence au Port aux Lotus. De plus, dans la résidence, elle ne vivait pas au même endroit que Jiang FengMian : elle avait sa propre aile, où seuls elle-même et quelques membres de sa famille qu’elle avait amenés de la secte Yu vivaient. Les deux jeunes femmes, JinZhu et YinZhu [2], étaient ses fidèles suivantes. Elles ne la quittaient jamais.

Madame Yu jeta un regard en biais à Jiang Cheng :

« Encore en train de lambiner ? Approche, laisse-moi te regarder. »

Jiang Cheng la rejoignit. De ses doigts déliés, Madame Yu lui saisit le bras, puis lui donna une tape bruyante sur l’épaule en l’admonestant :

« Il n’y a aucune progression dans ta cultivation. Tu as déjà dix-sept ans, pourtant tu agis toujours comme un enfant ignorant, à tout le temps jouer avec les autres. Tu n’es pas comme les autres, l’oublies-tu ? Quand d’autres pataugeront dans dieu sait quel caniveau, tu seras le chef de la secte Jiang ! »

Jiang Cheng trébucha sous le coup, la tête basse, sans oser protester. Wei WuXian avait compris : il était évident qu’elle le grondait encore, ouvertement ou non. Sur le côté, un de ses shidi lui tira discrètement la langue. Wei WuXian leva un sourcil vers lui. 

« Wei Ying, que fais-tu encore ? » le réprimanda Madame Yu.

Wei WuXian s’avança, habitué à tout cela.

« Tu recommences avec ça ! Si toi-même tu ne cherches pas à t’améliorer, n’entraîne pas Jiang Cheng avec toi dans tes distraction. Tu vas avoir une mauvaise influence sur lui. »

Wei WuXian eut l’air surpris :

« Je ne cherche pas à m’améliorer ? Comment ? Ne suis-je pas celui qui a le plus avancé de tout le Port aux Lotus ? »

Les jeunes n’ont jamais été connus pour leur patience, et ne se sentent pas satisfaits à moins d’avoir le dernier mot. En entendant cela, le front de Madame Yu se plissa d’irritation.

« Wei WuXian, tais-toi ! » lança hâtivement Jiang Cheng.

Il se tourna vers Madame Yu :

« Ce n’est pas que nous voulions jouer à tirer sur des cerfs-volants au Port aux Lotus mais, pour le moment, n’avons-nous pas l’interdiction de sortir ? La secte Wen s’est accaparée toutes les zones de chasse-nocturne. Même si je voulais aller en chasse-nocturne, je n’ai nulle part où aller. Rester à la maison et ne pas sortir au risque de provoquer les Wen ou de leur disputer une proie : n’est-ce pas ce que tu as toi-même mis au clair avec Père ? »

Madame Yu eut un rictus amer.

« J’ai peur que cette fois, quand bien même vous voudriez ne pas partir, vous devrez le faire de toute façon. »

Jiang Cheng ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Madame Yu ne leur prêta pas plus d’attention et traversa le couloir, la tête haute. Les deux suivantes derrière elle fusillèrent Wei WuXian du regard et suivirent leur maîtresse.

Le soir venu, ils comprirent finalement ce que ces mots signifiaient.

Il se trouvait que la secte QishanWen avait envoyé des émissaires porteur d’un message. Sous prétexte que les autres sectes enseignaient mal et gachaient des talents, la secte Wen leur avait demandé à chacune d’envoyer au moins vingt disciples à Qishan dans les trois jours suivants, afin de les faire éduquer par des experts.

Jiang Cheng était choqué.

« Les Wen ont vraiment dit ça ? Ils n’ont aucune honte, ou quoi ?

— Eh bien, ils se prennent pour le soleil qui brille au-dessus de toutes les sectes, expliqua Wei WuXian. Ce n’est pas la première fois que la secte Wen est aussi effrontée. En tirant profit de la grandeur de leur secte et de leur forte influence, ils interdisent les chasses-nocturnes aux autres sectes depuis un an. Combien de proies, combien de terres ont-il volées ? »

Jiang FengMian, assis à la place d’honneur, les réprimanda :

« Surveillez vos paroles et mangez. »

Il n’y avait que cinq personnes dans la grande salle. Devant chacun se trouvait une petite table carrée, sur laquelle étaient posés quelques plats. La tête baissée, Wei WuXian n’eut le temps de prendre que quelques bouchées quand quelqu’un tira le bout de sa manche. Se retournant, il vit Jiang YanLi lui offrir une petite assiette contenant quelques graines de lotus pelées, blanches et tendres, délicieusement fraîches.

« Shijie, merci » lui dit Wei WuXian d’une voix douce.

Jiang YanLi sourit. Ses traits relativement doux s’illuminèrent et se colorèrent immédiatement. Yu ZiYuan déclara froidement :

« “Mangez” ? Dans quelques jours, quand ils seront à Qishan, nous ne saurons même pas s’ils les nourriront. Pourquoi ne pas leur faire sauter quelques repas dès maintenant ? Laisse-les s’y habituer ! »

Cette requête de la secte QishanWen était une demande qu’ils ne pouvaient pas refuser. D’innombrables précédents démontraient que si une secte osait défier leurs ordres, elle était accusée d’être “rebelle” ou “destructrice”. Et, sous ces simples prétextes, elle finissait tout bonnement annihilée.

Jiang FengMian répondit d’un ton tiède :

« Pourquoi t’en inquiéter ? Peu importe ce qui arrivera dans le futur, cela ne doit pas nous empêcher de manger le repas d’aujourd’hui. »

Madame Yu était à bout de patience. Elle frappa la table :

« Je m’inquiète ? Bien sûr que je m’inquiète ! Comment peux-tu rester si indifférent ? N’as-tu pas entendu ce que l’émissaire de la secte Wen a dit ? Une simple servante qui ose lever la tête face à moi ! Les vingt disciples envoyés doivent inclure un disciple du clan. Qu’est-ce que cela signifie à ton avis ? Que soit A-Cheng, soit A-Li doit partir ! Et ils seront envoyés là-bas pour quoi faire ? Être éduqués ? Depuis quand est-ce à la secte Wen de se mêler de comment chaque secte instruit ses propres disciples ?! Ce dont il s’agit, c’est de leur envoyer des gens pour jouer avec, pour les tenir en otages contre nous !

— Maman, ne t’énerve pas, intervint Jiang Cheng. J’irai, tout simplement.

— Bien sûr que tu iras ! gronda Madame Yu. Ou bien quoi, ce serait à ta sœur d’y aller ? Regarde-la, à éplucher joyeusement des graines de lotus. A-Li, arrête donc. Pour qui les épluches-tu ? Qui est la maîtresse, et qui est le serviteur ? »

En entendant le mot “serviteur”, Wei WuXian n’en prit pas ombrage. Il avait mangé toutes les graines de lotus dans l’assiette en une seule fois, leur douceur sucrée et rafraîchissante emplissant sa bouche. Cependant, Jiang FengMian releva légèrement la tête :

« Ma Dame. [3]

— Quoi, qu’ai-je dit ? Serviteur ? Tu ne veux pas entendre ce mot ? Jiang FengMian, laisse-moi te demander : as-tu l’intention de le laisser y aller, cette fois ?

— Cela dépend de lui. Il peut partir s’il le veut. »

Wei WuXian leva la main :

« Je veux y aller. »

Madame Yu ricana sèchement.

« Comme c’est merveilleux. Il peut partir s’il le veut. S’il ne le veut pas, il a sans conteste le loisir de rester. Pourquoi A-Cheng a-t-il à partir quoi qu’il arrive ? Élever l’enfant de quelqu’un d’autre avec une telle passion, le chef de secte Jiang est d’une telle bonté ! »

Son cœur était plein de fiel. Elle voulait simplement expulser sa rage, même si cela n’avait aucun sens. Tous les autres étaient silencieux et enduraient son humeur.

« Ma Dame, tu es fatiguée. Pourquoi ne rentres-tu pas te reposer ? » proposa Jiang FengMian.

Jiang Cheng resta assis et leva les yeux vers elle :

« Maman. »

Madame Yu se leva et demanda moqueusement :

« Que veux-tu que je fasse ? Que je tienne ma langue, comme ton père ? Tu es vraiment un idiot. Cela fait longtemps que je te dis que, de toute ta vie, tu ne pourras jamais surpasser celui qui est assis à côté de toi. Ni en terme de cultivation, ni en chasse-nocturne, ni même au tir de cerfs-volants ; tu ne le surpasseras pas ! Rien n’y changera. Qui pourrait changer quoi que ce soit au fait que ta mère est moins bien que celle d’un autre ? Qu’il en soit donc ainsi. Ta mère ressent l’injustice qui t’est faite, te répète sans cesse de ne pas faire n’importe quoi avec lui, mais tu ne cesses de le défendre. Comment ai-je pu donner naissance à un fils comme toi ?! »

Elle sortit, seule, laissant Jiang Cheng assis là, son visage oscillant entre pourpre et pâle. Jiang YanLi posa silencieusement une assiette de graines de lotus pelées sur sa table.

Après un moment, Jiang FengMian prit la parole :

« Ce soir, je choisirai dix-huit personnes de plus. Vous partirez ensemble demain. »

Jiang Cheng hocha la tête, sans savoir s’il devait ajouter ou non quoi que ce soit. Il n’avait jamais su comment converser avec son père, chose qui pour Wei WuXian, était naturelle. Finissant sa soupe, ce dernier répondit :

« Oncle Jiang, n’avez-vous pas des choses à nous offrir ? »

Jiang FengMian sourit :

« Je les ai donnés il y a longtemps. Les épées à vos flancs, et la devise dans vos cœurs.

— Oh ! “Tenter l’impossible”, n’est-ce pas ?

— Cela ne veut pas dire que tu dois faire n’importe quoi alors que tu sais que cela va causer des problèmes ! » l’avertit immédiatement Jiang Cheng. 

L’ambiance s’allégea enfin.

Le lendemain, avant le départ, Jiang FengMian ne prononça qu’une phrase après les avoir informés de leurs obligations :

« Les disciples de la secte YumengJiang ne sont pas faibles au point de rompre sous l’assaut des vagues du monde extérieur. »

Jiang YanLi les accompagna jusqu’à leur départ, faisant la route avec eux. Elle remplit les bras de tous avec des collations de toutes sortes, de peur que la secte QishanWen ne les affame. Le moindre recoin de leurs tenues débordant de nourriture, les vingt garçons quittèrent le Port aux Lotus. Ils arrivèrent dans les délais fixés par les Wen au secteur d’endoctrinement désigné situé à Qishan.

Un certain nombre de disciples était venu de chaque secte, qu’elle soit grande ou petite. Tous étaient jeunes. Parmi les centaines de personnes, certain garçons se connaissaient. Par groupes de trois ou sept, tout le monde conversait à voix basse, aucun des visages n’était enjoué. Il était clair que leur réunion n’avait rien de plaisant. Jetant un coup d’œil aux alentours, Wei WuXian remarqua :

« Comme on pouvait s’y attendre, il y a aussi des gens de Gusu. »

Il ne savait pas pourquoi, mais tous les garçons envoyés par la secte GusuLan semblaient quelque peu blêmes. Le visage de Lan WangJi était particulièrement pâle, mais son expression était toujours aussi glaciale que d’habitude, maintenant les autre à distance. Son épée Bichen dans le dos, il se tenait seul, sans personne autour de lui. Wei WuXian voulut le rejoindre et lui dire bonjour, mais Jiang Cheng l’avertit :

« Ne cause aucun problème ! »

Il n’avait plus qu’à faire une croix dessus.

Soudain, une personne se mit à crier devant eux, ordonnant à tous les disciples de se rassembler en formation face à une grande plate-forme. Des disciples de la secte Wen arrivèrent et les houspillèrent :

« Silence, vous tous ! Ne discutez pas ! »

La personne sur l’estrade n’était pas bien plus âgée qu’eux, environ dix-huit ou dix-neuf ans. Le torse bombé, son faciès pouvait à peine être qualifié de “beau”. Cependant, pour une raison quelconque, son visage tout comme ses cheveux semblaient un peu gras. C’était le plus jeune héritier de la secte QishanWen, Wen Chao. [4]

Il adorait se montrer. Il avait déjà fait étalage de sa personne devant les autres sectes lors d’un certain nombre d’événements, c’était pour cette raison qu’il n’était pas étranger à l’assemblée. Derrière lui se tenaient deux individus, l’un à gauche et l’autre à droite. Celle à sa gauche était une fille séduisante, de stature mince. Avec de longs sourcils, de grands yeux et des lèvres d’un rouge ardent, son seul défaut était le grain de beauté sombre au-dessus de sa lèvre supérieure, placé à un endroit inconvenant, comme s’il invitait en permanence les autres à l’enlever de là. Celui à droite était un homme grand aux larges épaules, dans les vingt à trente ans. Son visage ne montrait qu’une indifférence rehaussée de froideur.

Debout sur la moitié la plus haute de la colline, Wen Chao contemplait tout le monde de haut. L’air plutôt content de lui-même, il agita la main.

« À présent, remettez vos épées un par un ! »

La foule s’agita. Quelqu’un protesta :

« Un cultivateur doit toujours être accompagné de son épée. Pourquoi voulez-vous que nous vous les remettions ?

— Qui a parlé ? demanda Wen Chao. De quelle secte est-il ? Qu’il s’avance de lui-même ! »

La personne en question eut subitement trop peur de continuer. La foule devant la plate-forme se calma finalement, et Wen Chao fut enfin satisfait :

« C’est précisément parce qu’il y a encore des disciples comme vous, qui ne savent rien du bon comportement, de la complaisance et de l’humilité, que je suis là pour vous endoctriner afin que votre morale ne se corrompe pas. Vous êtes si impertinents sans même vous en rendre compte. Si vos habitudes ne sont pas corrigées maintenant, à l’avenir, il y en aura évidemment qui tenteront de défier l’autorité et de passer outre la souveraineté de la secte Wen ! »

Même si tout le monde savait que cette demande n’était pas sans malveillance, la grandeur de la secte QishanWen était pareil au soleil à son zénith, toutes les sectes marchaient sur une fine couche de glace, et n’osaient faire mine de la défier. Tous craignaient de se retrouver accusés, eux ainsi que leur secte, s’ils mécontentaient Wen Chao. De fait, ils ne pouvaient que se soumettre à lui.

Jiang Cheng attrapa fermement Wei WuXian. Ce dernier lui demanda à voix basse :

« Pourquoi me retiens-tu ?

— Ne fais rien d’idiot, souffla-t-il.

— Tu réfléchis trop. Même s’il est graisseux et dégoûtant, peu importe à quel point j’ai envie de le frapper, je ne choisirais pas un moment pareil et je ne causerais pas de problèmes à notre secte. Ne t’inquiète pas.

— Tu envisages encore de le mettre dans un sac et le battre ? Je crains que ça ne fonctionnera pas cette fois. Tu vois ce type à côté de Wen Chao ?

— Oui. Sa cultivation est élevée, mais sa jeunesse n’est pas assez bien entretenue. Son talent s’est vraisemblablement révélé sur le tard.

— Son nom est Wen ZhuLiu, aussi connu sous le nom de la “Paume Destructrice de Jindan” [5].  Il reste aux côtés de Wen Chao, tout spécialement pour le protéger. Ne le provoque pas.

— “Paume Destructrice de Jindan” ?

— C’est ça. Ses mains sont plutôt terrifiantes. Et c’est un assistant du tyran. Jadis, il a aidé Wen… »

Tous les deux regardaient droit devant eux tout en chuchotant. Voyant l’un des serviteurs de la secte Wen s’approcher pour récupérer leurs épées, ils se turent aussitôt. Sans hésiter, Wei WuXian détacha son épée et la lui remit. Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil en même temps du côté de la secte GusuLan. Il pensait au départ que Lan WangJi refuserait définitivement de donner son épée. Contre toute attente, même si le visage de Lan WangJi était froid à en faire peur, il l’ôta tout de même de sa taille.

La boutade de Madame Yu était devenue vraie. Durant “l’endoctrinement” à Qishan, les repas quotidiens se firent vraiment insipides. Toutes les collations sous lesquels Jiang YanLi les avaient submergés avait été confisquées depuis longtemps. De plus, parmi les jeunes disciples, aucun n’avait encore pratiqué l’inedia. Ce fut tout sauf facile.

Le soi-disant “endoctrinement” de la secte QishanWen consistait uniquement en la distribution de copies de la Quintessence du clan Wen, des petits recueils remplis d’histoires et de citations des anciens chefs et des meilleurs cultivateurs de la secte Wen. Tout le monde en avait un. Il leur était demandé de bien les mémoriser et de les garder à l’esprit en tout temps. D’autre part, Wen Chao leur tenait discours sur l’estrade chaque jour et leur demandait de l’acclamer, de faire de lui leur modèle pour chaque parole et chaque action. Pendant les chasses-nocturnes, il amenait les disciples avec lui et les faisait courir en première ligne. Il s’en servait comme éclaireurs, comme appâts pour les démons et les bêtes, et les faisaient se battre jusqu’à épuisement, pour n’arriver qu’au dernier moment et abattre facilement la proie qui avait déjà été extrêmement affaiblie. Il la décapitait alors, et s’accaparait tout seul le crédit de cette victoire. S’il quelqu’un lui déplaisait particulièrement, il l’affichait et le réprimandait devant tout le monde, comme un moins que rien.

L’année précédente, pendant la conférence de la secte QishanWen, Wen Chao avait rejoint Wei WuXian et les autres sur le terrain le jour de la compétition de tir à l’arc. Il était absolument sûr qu’il remporterait la première place, pensant qu’il était naturel que les autres la lui cèdent. En conséquence, sur les trois premiers tirs, le premier avait été un succès, le deuxième avait été un échec et le troisième avait abattu le mauvais mannequin de papier. Il aurait dû quitter le terrain immédiatement, mais il avait refusé et les autres avaient hésité à le pointer du doigt. À la fin, après compte, les quatre ayant eu les meilleurs résultats avaient été Wei WuXian, Lan XiChen, Jin ZiXuan et Lan WangJi. S’il n’avait pas été forcé à quitter le terrain plus tôt, Lan WangJi aurait pu faire encore mieux. Wen Chao s’était senti profondément humilié, et c’était pourquoi il en voulait le plus à ces quatre-là. Puisqu’il n’avait pas pu faire venir Lan XiChen, il se concentrait sur les trois autres, les rabrouant au quotidien pour exhiber sa domination.

Celui qui en souffrait le plus était Jin ZiXuan. Ses parents l’avaient élevé comme la prunelle de leurs yeux. Il n’avait jamais subi une telle humiliation auparavant. Si les autres disciples de la secte LanlingJin ne l’avaient pas arrêté et si Wen ZhuLiu n’avait pas été un adversaire aussi dangereux, il aurait volontiers assassiné Wen Chao dès le premier jour, quitte à mourir avec lui. Parallèlement, Lan WangJi semblait être dans un état de paix intérieure et d’indifférence absolue, comme si son âme avait quitté son corps. Quant à Wei WuXian, il avait vécu des années au Port aux Lotus sous les brimades diverses et variées de Madame Yu. Il se mettait à rire dès qu’il descendait de l’estrade, à peine sensible à de tels épisodes.

Ce jour là, comme à chaque fois, le groupe avait été réveillé par les disciples de la secte Wen. Comme un troupeau de bétail, ils furent conduits vers la prochaine destination de leur chasse-nocturne.

L’endroit où ils allaient cette fois s’appelait la Montagne du Ruisseau du Crépuscule.

Plus ils s’enfonçaient dans la forêt, plus les branches au-dessus de leurs têtes se resserraient et plus les ombres sous leurs pieds grandissaient. En dehors du bruit des feuilles et de celui des pas, ils ne pouvaient rien entendre d’autre. Les cris des oiseaux, des bêtes et des insectes étaient inhabituellement audibles dans le silence.

Après un certain temps, le groupe tomba sur un ruisseau. Dispersées sur l’eau gargouillante, des feuilles d’érable flottaient le long du cours d’eau. Cette vision et ce son était si harmonieux que l’atmosphère désolée s’en retrouva imperceptiblement adoucie. Ils pouvaient même entendre des gloussements plus loin devant.

Wei WuXian et Jiang Cheng marchaient tout en marmonnant toutes sortes d’insultes contre les chiens de Wen. Par inadvertance, Wei WuXian se retourna et son regard tomba sur une silhouette vêtue de blanc. Lan WangJi n’était pas loin de lui.

En raison de son rythme lent, Lan WangJi traînait vers l’arrière de la file. Au cours des jours précédents, Wei WuXian avait souvent voulu l’approcher et lui demander des nouvelles. Cependant, Lan WangJi s’était détourné chaque fois qu’il l’avait vu et Jiang Cheng lui avait fait comprendre qu’il ne devait pas faire de bêtises. Maintenant qu’il était si près, il ne pouvait s’empêcher de lui prêter plus d’attention. Wei WuXian se rendit soudain compte que, même si Lan WangJi essayait de marcher aussi normalement que possible, il s’appuyait visiblement moins sur sa jambe droite que sur sa gauche, comme s’il ne pouvait y mettre aucune pression.

Voyant cela, Wei WuXian ralentit pour se retrouver à la hauteur de Lan WangJi. Marchant épaule contre épaule avec lui, il demanda :

« Qu’est-il arrivé à ta jambe ? »


Notes

↑[1] Madame Yu : “Madame Yu” ici traduit l’expression “Yu-furen”, où “furen” est un honorifique désignant une femme mariée, une épouse. C’est pour cela que le fait qu’elle associe ce suffixe à son propre nom plutôt qu’à celui de son époux suscite l’étonnement : en effet, la logique voudrait qu’on l’appelle plutôt “Jiang-furen”, soit “épouse Jiang”. Notez cependant qu’en Chine, une femme mariée ne prend pas le nom de famille de son époux : ainsi, toujours en gardant l’exemple de Yu Zi Yuan, dans tous les cas, on ne l’appellerait sous aucun prétexte “Jiang ZiYuan”, mais il serait acceptable de la désigner comme “Jiang-furen / épouse Jiang”.

↑[2] JinZhu et Yin Zhu : littéralement “perle d’or” et “perle d’argent”

↑[3] “Ma Dame” : Jiang FengMian appelle son épouse 三娘 “sān niáng” ou 三娘子 “sān niáng zǐ”, littéralement “troisième dame”, toujours en référence au fait qu’elle est la troisième née de son clan, sans doute comme une forme de respect. Cependant, tout comme en anglais, “troisième dame” pour parler de Yu ZiYuan sonne bizarrement en français de la part de son propre mari, nous avons donc choisi de plutôt retranscrire le “My Lady” de la traduction anglaise.

↑[4] Wen Chao : le caractère 晁 cháo n’a pas vraiment de sens tout seul et est généralement utilisé comme nom de famille plutôt que comme prénom. Détail notable cependant, ce caractère est associé au composant du soleil.

↑[5] Wen Zhuliu : 逐流 zhúliú  signifie littéralement “suivre le courant”
Paume Destructrice de Jindan : “Core-melting hand” dans la traduction anglaise, en chinois 化丹手 huà dān shǒu, littéralement “main qui dissout les (jin)dan”. 

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