Mo Dao Zu Shi – Chapitre 53

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Traduit par AfterWar, corrigé par Keliane

Chapitre 53 : Courage — Partie 3

L’ “îlot” se déplaça rapidement vers la rive.

L’approche de l’étrange bête éveilla dans le groupe une tension indescriptible. À part quelques personnes – à savoir Lan WangJi, Jin ZiXuan, Jiang Cheng et Wen ZhuLiu – ils se mirent tous à reculer en chancelant. Alors que tout le monde pensait que la créature sous-marine pouvait se retourner à tout moment, elle s’arrêta.

La bête endormie s’était réveillée car Wei WuXian avait sauté sur son dos. Désormais, ce dernier n’osait plus bouger impulsivement. Il s’immobilisa sur place et attendit.

Au-dessus de l’eau sombre qui entourait “l’îlot”, se trouvaient quelques feuilles d’érable d’un rouge vif inhabituel, flottant paresseusement.

Sous les feuilles, dans les profondeurs de l’étang, il y avait quelque chose qui ressemblait à une paire de miroirs en bronze brillant.

Ces derniers se firent de plus en plus grands, de plus en plus proches. Wei WuXian poussa une exclamation silencieuse. Traînant Wen Chao, il recula juste au moment où la surface sous ses pieds se mit à trembler et s’élever. L’ “îlot” émergea à l’air libre. L’énorme tête de la bête, aussi noire que le charbon et surmontée de quelques feuilles d’érable, sortit de l’eau !

Sous les cris plus ou moins aigus, la bête tourna lentement la tête, fixant de ses grands yeux les deux personnes sur son dos.

La tête ronde de la bête était vraiment étrange, semblable à la fois à celle d’une tortue et à celle d’un serpent. Si on regardait simplement sa tête, la bête faisait en effet penser à un serpent géant, mais si on regardait son corps, déjà largement sorti des flots, elle ressemblait plus à…

« … Quelle grosse… tortue… »

Ce n’était pas une tortue normale.

Dans l’hypothèse où la tortue se serait écrasée sur le terrain d’entraînement du Port au Lotus, sa carapace aurait pu à elle seule occuper tout le terrain. Même trois hommes robustes n’auraient pu entourer son crâne de leurs bras. Plus improbable encore, une tortue normale n’aurait pu sortir de sa carapace un long cou de serpent délié avec une bouche pleine de crocs jaunes entrecroisés, et encore moins posséder quatre paires de serres acérées semblant plutôt habiles.

Wei WuXian croisa le regard de ces deux grands yeux dorés. Leurs pupilles en fente changèrent d’épaisseur, comme si sa vue essayait de s’ajuster, incapable de discerner exactement ce qu’il y avait sur son dos.

La bête semblait avoir l’acuité visuelle d’un serpent, c’est à dire, pas exceptionnelle. Tant qu’ils ne bougeaient pas, peut-être ne parviendrait-elle pas à les remarquer.

Soudain, deux jets de vapeur sortirent des trous qu’elle avait en guise de narines.

Les feuilles d’érable qui flottaient auparavant sur l’eau se trouvaient justement près de son nez. Elle avait sans doute soufflé car cela la démangeait. Wei WuXian resta immobile, comme une statue. Cependant, le léger mouvement de la bête terrifia Wen Chao.

Il savait qu’elle avait faim de massacre plus que tout. En la voyant souffler brusquement de la vapeur par son nez, il s’imagina qu’elle était sur le point de se mettre en colère. Sans se soucier de l’épée à son cou, il cria à Wen ZhuLiu situé sur le rivage :

« Pourquoi ne m’aides-tu pas ?! Aide-moi sur le champ ! Qu’est-ce que tu attends ?! »

Jiang Cheng jura entre ses dents : 

« Quel idiot ! »

Puisqu’une des deux choses non identifiées sous les yeux de la bêtes se mit à trembler comme un ver et à émettre des cris perçants, elle s’énerva immédiatement. Sa tête de serpent recula d’un coup avant d’attaquer rapidement. Ses deux rangées de crocs jaunes et noirs s’ouvrirent largement tandis qu’elle plongeait vers son dos !

D’un mouvement du bras, Wei WuXian fit voler l’épée de Wen Chao aussi vite qu’une flèche vers l’endroit où le cœur de la bête devait se trouver [1].

Cependant, comme elle était couverte d’écailles noires, la peau de la bête était aussi dure qu’une armure. La lame de l’épée projeta une traînée d’étincelles dans un clang, comme si elle avait heurté un morceau de fer, avant de plonger dans l’eau. La bête sembla hésiter ; ses grands yeux se baissant pour regarder l’objet élancé qui brillait même sous l’eau. Saisissant l’opportunité, Wei WuXian poussa sur ses jambes et sauta avec Wen Chao sur l’un des autres îlots, en songeant intérieurement : “De grâce, ne me dites pas que celui-là aussi est une tortue géante !”

Soudain, il entendit Jiang Cheng crier :

« Fais attention à tes arrières ! La Paume Destructrice de Jindan arrive ! »

Wei WuXian se retourna juste à temps pour voir deux grandes mains le surplomber sans un bruit. Sans y réfléchir, il frappa pour se défendre de l’attaque de Wen ZhuLiu. Il pouvait sentir une grande force émaner de lui, inhabituellement puissante et sombre, comme si quelque chose était sur le point d’être aspiré par son bras. Wei WuXian retira sa main par réflexe, et Wen ZhuLiu profita de l’occasion pour lui arracher Wen Chao et retourner sur la rive. Wei WuXian jura dans sa barbe et les suivit. Tous les disciples de la secte Wen avaient brandi les arcs qu’ils portaient dans leur dos et avaient reculé pour viser la bête. Une pluie de flèches s’abattit, elles ricochèrent en tintant sur les écailles et la carapace de la bête. Des étincelles fusèrent de toutes parts. Mais bien que la bataille paraissait intense, elle ne menait en vérité à rien. Pas une seule des flèches ne porta de coup fatal. Elles lui firent tout juste l’effet de caresses. L’immense tête se balança de gauche à droite. La peau qui ressortait de sa carapace ressemblait à de la pierre noire et rugueuse. Peu importait que les flèches parviennent à la toucher, il leur était impossible de pénétrer en profondeur.

Wei WuXian regarda l’un des disciples de la secte Wen haleter alors qu’il plaçait une flèche sur son arc. Le bandant avec difficulté, il ne parvint pas à tirer la corde complètement en arrière. Ne pouvant le supporter, Wei WuXian saisit finalement l’arc et donna un coup de pied au disciple qui l’envoya sur le côté. Il restait trois flèches dans le carquois. Il les plaça toutes d’un coup, tira la corde au maximum et visa. Celle-ci crissa à son oreille. Néanmoins, alors qu’il était sur le point de la relâcher, un cri terrifié s’éleva soudain derrière lui.

Wei WuXian se retourna et vit Wang LingJiao donner des ordres à trois serviteurs. Deux d’entre eux tenaient brutalement MianMian en place et agrippait son visage, tandis que le dernier brandissait le fer à marquer et l’approchait de son visage !

L’extrémité du fer était si chaude qu’elle grésillait et rougeoyait. Wei WuXian était assez éloigné d’eux. Voyant ce qui se passait, il changea aussitôt de cible et lâcha la corde.

Les trois flèches jaillirent en même temps et frappèrent chacun des trois serviteurs. Ils tombèrent en arrière sans un bruit. Pourtant, avant même que la corde ne cesse de vibrer, Wang LingJiao s’empara du fer tombé au sol. Agrippant les cheveux de MianMian, elle l’approcha à nouveau de son visage !

Même si le niveau de cultivation de Wang LingJiao était extrêmement faible, son geste fut aussi rapide que cruel. Si elle atteignait son but, peu importait que MianMian ne perde pas son œil, son visage serait complètement mutilé. Une femme comme elle, même dans de telles circonstances où le danger aurait poussé n’importe qui à fuir à tout moment, ne songeait décidément toujours qu’à faire du mal aux autres !

Tous les autres disciples avaient placé leurs flèches à leurs arcs, consacrant toute leur attention à la bête. Personne ne se tenait à proximité de ces deux-là. Wei WuXian n’avait plus de flèches et il n’avait pas le temps de s’emparer de celles de quelqu’un d’autre. Dans l’urgence, il se précipita pour frapper d’une main le bras de Wang LingJiao qui tenait les cheveux de MianMian, et lui asséner avec force un coup sur le torse de l’autre.

Sous un tel coup, Wang LingJiao cracha une gorgée de sang et vola en arrière.

Cependant, l’extrémité du fer pressait déjà contre la poitrine de Wei WuXian.

Il sentit l’odeur de ses vêtements et de sa peau brûlés, ainsi qu’une horrifiante effluve de viande grillée. Sous sa clavicule, près de son cœur, surgit une souffrance submergeant tout le reste.

Il serra les dents, mais ne put néanmoins pas retenir un rugissement douloureux, qu’il laissa finalement sortir de sa gorge.

Le coup qu’il avait porté était loin d’être doux. Wang LingJiao s’était envolée dans une éclaboussure de sang, et se retrouva à glapir dès qu’elle toucha le sol. La main de Jiang Cheng s’approcha de sa tête. Wen Chao hurla :

« JiaoJiao ! JiaoJiao ! Vite, ramène JiaoJiao ici ! »

Wen ZhuLiu fronça légèrement les sourcils. Il ne prononça pas un mot tandis qu’il se précipitait pour repousser Jiang Cheng et ramener Wang LingJiao, avant de finalement la jeter aux pieds de Wen Chao. Wang LingJiao se précipita dans ses bras, vomissant toujours du sang tout en pleurant à chaudes larmes. Jiang Cheng les poursuivit pour combattre Wen ZhuLiu. Wen Chao vit ses yeux injectés de sang et leur éclat terrifiant. Le reste des disciples était aussi surexcité, et la bête immense occupait toujours l’étang, mais sa serre gauche était déjà sur la rive. Wen Chao commença enfin à avoir peur :

« Retraite, retraite ! Battez en retraite sur le champ ! »

Ceux qui le servaient s’étaient retenus avec beaucoup d’efforts, attendant depuis longtemps qu’il ordonne la retraite. En entendant ces mots, ils sautèrent sur leurs épées et s’envolèrent aussitôt. L’épée de Wen Chao avait été jetée par Wei WuXian dans l’eau, alors il attrapa celle de quelqu’un d’autre et sauta dessus avec Wang LingJiao dans les bras. Avec un whoosh, ils disparurent en un battement de cils. Tous les disciples et serviteurs le suivirent peu après.

« Cessez-le combat ! Partons ! » cria Jin ZiXuan.

De toute façon, les disciples n’avaient jamais eu l’intention de continuer le combat, surtout contre une bête semblable à une montagne de rochers. Ils partirent en courant, mais, en arrivant à l’entrée, ils découvrirent que le lierre qu’ils avaient utilisé pour descendre n’étaient plus qu’un tas sur le sol, pareil à un nid de serpents morts.

Jin ZiXuan fulminait.

« Ces chiens ! Ils ont coupé le lierre ! »

Sans le lierre, ils n’avaient plus aucun moyen de gravir le mur de terre raide. Le trou était à un peu plus de dix mètres au-dessus de leurs têtes, la lumière blanche qui s’en écoulait leur faisait mal aux yeux. Peu de temps après, celle-ci diminua de moitié, comme si le tiangou [1] avait croqué un bout de la lune.

« Ils sont en train de bloquer l’entrée ! » s’écria quelqu’un

Juste à l’instant où il termina sa phrase, toute la lumière fut obstruée.

Profondément sous terre, il ne leur restait plus que deux torches allumées, éclairant leurs jeunes visages à l’expression incertaine. Personne n’eut la force de dire quoi que ce soit.

Un moment plus tard, Jin ZiXuan brisa le silence mortel par un juron.

« Ce satané couple est même capable d’une chose pareille, il faut croire ! »

Un autre garçon murmura :

« Tout va bien, même si nous ne pouvons pas sortir… Mon père et ma mère me retrouveront. S’ils entendent parler de ça, ils viendront me chercher, c’est sûr. »

Quelques personnes acquiescèrent. Mais juste après, quelqu’un rétorqua d’une voix chevrotante :

« Ils doivent penser que nous sommes encore en plein endoctrinement à Qishan. Comment pourraient-ils venir à notre recherche… De plus, après leur fuite, les gens de la secte Wen ne diront sûrement pas la vérité. Ils vont sans doute inventer une excuse… Et nous ne pouvons rien faire d’autre que de rester ici…

— Nous ne pouvons qu’attendre ici, dans la grotte… sans nourriture… et en compagnie d’une bête… »

Alors que Jiang Cheng s’avançait lentement en soutenant Wei WuXian, ils entendirent les mots ”sans nourriture” dans la conversation.

« Jiang Cheng, j’ai un morceau de viande grillé, là. Tu veux le manger ? proposa Wei WuXian.

— Va te faire voir ! s’exclama Jiang Cheng. Tu ne retiens vraiment jamais la leçon, n’est-ce pas ? Dans quelle situation tu crois qu’on se trouve ? Tu n’imagines pas à quel point j’ai envie de te coudre les lèvres. »

Les yeux clairs de Lan WangJi se posèrent sur eux. Immédiatement après, ils dérivèrent sur MianMian, qui les avait suivis, déroutée. Des larmes brouillaient son visage tandis qu’elle continuait à larmoyer, ses mains agrippant sa robe tout en répétant sans interruption :

« Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée. »

Wei WuXian se boucha les oreilles :

« Eh, arrête de pleurer, d’accord ? C’est moi qui ai été brûlé, pas toi. Ne me dis pas que tu veux que je te réconforte ? Ce n’est pas plutôt toi qui devrais me remonter le moral ? D’accord, assez, Jiang Cheng, arrête de me porter. Ce n’est pas comme si ma jambe était cassée. »

Les filles entourèrent MianMian et se mirent à sangloter ensemble.

Lan WangJi cessa de les regarder et se retourna pour partir.

« Jeune maître Lan, où allez-vous ? demanda Jiang Cheng. La bête attend toujours dans l’eau.

— À l’étang. Il y a un moyen de sortir. »

Quand les garçons entendirent qu’une solution existait, même leurs pleurs cessèrent. 

« Quel moyen ? demanda Wei WuXian.

— Il y a des feuilles sur l’étang », répondit Lan WangJi

Malgré l’étrangeté de cette remarque, Wei WuXian comprit immédiatement.

À la surface de l’étang sombre dans lequel la bête reposait, il y avait en effet quelques feuilles. Mais, à l’intérieur de la grotte, il n’y avait ni érables, ni trace d’activité humaine et, près de l’entrée, il n’y avait qu’un banian. Les feuilles d’érable, cependant, étaient d’un rouge flamboyant, preuve de leur grande fraîcheur. En remontant la montagne aussi, ils avaient aperçu des feuilles dériver le long de l’eau dans un ruisseau.

Jiang Cheng réalisa à son tour.

« Il est probable qu’il y ait un trou au fond de l’étang donnant sur un cours d’eau à l’extérieur. C’est ce qui aurait amené ici les feuilles d’érable du ruisseau de la forêt.

— Mais… Comment pouvons-nous savoir si le trou est assez grand pour laisser passer les gens ? demanda quelqu’un, d’une voix timide. Et s’il était vraiment petit et pas plus grand qu’une fente ? »

Jin ZiXuan fronça les sourcils.

« Et la bête surveille toujours obstinément l’étang. »

Wei WuXian souleva le col de sa robe, et éventa de la main sa brûlure.

« S’il y a de l’espoir, alors bougeons. Dans tous les cas, ce sera mieux que d’attendre nos parents ici et de ne rien faire. Et alors, qu’est-ce que ça fait s’il surveille l’étang ? Il nous suffit de l’attirer hors de là. »

Après quelques négociations, le groupe de garçons retourna d’où ils étaient venus.

Se cachant dans une crevasse de la grotte, ils observèrent silencieusement la bête.

La majeure partie de son corps était encore immergée. Un long corps de serpent s’étira hors de sa carapace de tortue. Elle s’approcha du rivage, ouvrit la mâchoire et serra doucement un cadavre entre ses dents avant de reculer, l’emportant dans sa carapace sombre, semblable à un château, comme si elle voulait prendre le temps de le savourer à l’intérieur.

Wei WuXian jeta une torche dans un coin de la grotte.

Le son était particulièrement audible dans le silence souterrain. La tête de la bête glissa aussitôt hors de sa carapace. Ses pupilles minces reflétaient la torche qui brûlait ardemment. Instinctivement attiré par les objets chauds et lumineux, elle étendit lentement son cou.

Derrière elle, Jiang Cheng  plongea sans bruit dans l’eau.

La secte YunmengJiang étant située près d’étendues d’eau, tous ses disciples étaient d’extrêmement bons nageurs. Quand Jiang Cheng plongea, les ondulations disparurent immédiatement. Pas un seul remous ne froissa la surface. Tout le monde fixa l’étang, jetant parfois un coup d’œil à la bête. Voyant que l’immense tête sombre tournait toujours avec incertitude autour de la torche, hésitant entre s’approcher ou non, leurs cœurs se serrèrent.

Soudain, comme si la bête avait finalement décidé de goûter l’objet mystérieux, elle rapprocha son nez. Mais les flammes incandescentes la brûlèrent légèrement.

Son cou se rétracta aussitôt. De rage, deux jets de vapeur jaillirent de ses narines, éteignant la flamme.

Au même moment, Jiang Cheng venait justement de sortir de l’eau pour prendre une profonde inspiration. Sentant que son territoire avait été envahi, la bête secoua la tête et se jeta sur lui.

Face à cette situation, Wei WuXian se mordit le doigt et dessina un motif illisible sur sa paume. Se précipitant hors de la crevasse dans laquelle tous se cachaient, il frappa le sol de sa paume. Quand il retira sa main, une flamme aussi grande qu’une personne jaillit du sol !

Surprise, la bête se retourna pour voir ce qui se passait. Jiang Cheng profita de l’occasion pour remonter à terre en criant :

« Il y a un trou au fond, pas trop étroit !

— C’est étroit comment, “pas trop étroit” ? demanda Wei WuXian. 

— Environ une demi-douzaine de personnes peut y passer d’un coup !

— Tout le monde, écoutez ! interpella Wei WuXian. Suivez Jiang Cheng et nagez jusqu’au trou. Que ceux qui ne sont pas blessés prennent soin de ceux qui le sont, et que ceux qui savent nager s’occupent de ceux qui ne le savent pas. Une demi-douzaine de personnes peut passer à la fois, donc ne vous précipitez pas. Allez-y ! »

Dès qu’il eut fini de parler, la flamme qui s’était allumée s’éteignit lentement. Il recula d’une dizaine de pas dans une autre direction, puis frappa à nouveau le sol avec sa paume, faisant naître une autre gerbe de feu. Les yeux dorés de la bête avaient l’air rougeâtres à sa lumière. Enragée, elle agita ses membres et grimpa le rebord de l’eau pour s’y diriger, traînant son corps imposant au-dessus.

Jiang Cheng enrageait.

« Qu’est-ce que tu fais ?!

— Qu’est-ce que tu fais ?! Emmène les là-dessous ! » répliqua Wei WuXian.

Il avait réussi à attirer la bête hors de l’eau et sur le rivage. Qu’attendaient-ils pour partir ? Jiang Cheng serra les dents :

« Tout le monde, venez ici. Ceux qui savent nager seuls, allez à gauche ; ceux qui ne le savent pas, allez à droite ! »

Wei WuXian inspectait la grotte pendant qu’il reculait avec sa flamme. Soudain, une douleur lui traversa le bras. Baissant les yeux, il vit qu’il avait été touché par une flèche. Il s’avérait que le disciple de la secte Lan, que Lan WangJi avait fusillé du regard, avait ramassé l’un des arcs que la secte Wen avait laissé et avait tiré sur la bête. Cependant, réalisant peut-être à quel point c’était un coup pour lequel il fallait être terriblement habile, sa main avait glissé et la flèche avait manqué sa cible, atterrissant à la place sur Wei WuXian. Ce dernier n’eut pas le temps de la retirer, il frappa à nouveau sa paume contre le sol. Il ne poussa un juron qu’après l’apparition de la flamme.

« Recule !! Ne me gêne pas ! »

Le disciple avait initialement voulu frapper le point vital de la bête avec un seul tir, afin de se rattraper au moins en partie. Cependant, il ne s’était pas attendu à ce que cela se passe ainsi. Le visage plus pâle que jamais, il se jeta à l’eau et s’enfuit aussi vite qu’il le put. Jiang Cheng pressa Wei WuXian :

« Viens par ici !

— Je vous rejoindrai ! »

Jiang Cheng avait encore trois disciples qui ne savaient pas nager à ses côtés. C’était le dernier groupe. Il savait qu’ils ne pouvaient pas attendre et devaient plonger dans l’eau sans Wei WuXian. Ce dernier retira la flèche de son bras, mais ne réalisa son erreur qu’après. “Oh non !”

L’odeur du sang avait provoqué la bête. Son cou s’étira soudain plus vite que jamais et ses mâchoires s’ouvrirent largement !

Avant que Wei WuXian n’ait le temps de penser à ce qu’il fallait faire ensuite, quelqu’un le bouscula sur le côté.

Lan WangJi l’avait poussé hors du chemin.

Les mâchoires de la bête saisirent cette opportunité pour se refermer sur sa jambe.

Wei WuXian eut mal rien qu’en regardant la scène. Le visage de Lan WangJi était resté impassible, en dehors de ses sourcils légèrement froncés. Suite à quoi, il fut ensuite immédiatement emporté !

À en juger par la taille et la force de la morsure de la bête, elle pouvait facilement couper une personne en deux morceaux. Heureusement, il semblait qu’elle aimait manger ses proies entières. Après avoir mordu quelqu’un, elle se rétractait dans sa carapace, peu importe si la personne était morte ou vivante, afin de pouvoir la savourer lentement. Autrement, avec un tant soi peu plus de force dans la mâchoire, la jambe de Lan WangJi aurait déjà été arrachée. Sa carapace était extrêmement dure, impénétrable, peu importait la lame. Si elle entraînait Lan WangJi à l’intérieur, il n’en ressortirait probablement plus jamais !

Wei WuXian s’élança en courant. Au moment où la tête était sur le point de se recroqueviller à l’intérieur, il s’élança, s’accrochant à l’une des dents de sa mâchoire supérieure.

Sa force n’aurait jamais pu rivaliser avec celle d’un tel monstre. Pourtant, dans cette situation de vie ou de mort, une force surhumaine explosa en lui. Ses pieds étaient appuyés contre la carapace de la bête tandis que ses mains s’accrochaient aux crocs en dépit de tout. Comme un piquet humain, il utilisait son corps pour lui bloquer la route, l’empêchant de se rétracter à l’intérieur et avoir ainsi l’opportunité de se délecter de son met.

Lan WangJi ne s’attendait pas à ce qu’il puisse le rattraper même dans de telles circonstances. Il en fut extrêmement choqué.

Wei WuXian avait peur que la bête réagisse en les dévorant vivants ou en arrachant la jambe de Lan WangJi. Sa main droite continua à s’agripper à un crochet supérieur tandis que sa main gauche se crispait sur un crochet inférieur. Ses mains poussant dans des directions opposées en même temps, il impulsa toute sa force dans ses bras, comme si sa vie en dépendait, la veine sur son front prête à éclater. Son visage était écarlate.

Les deux rangées de crocs étaient déjà profondément enfouies dans la chair de Lan WangJi. Pourtant, les mâchoires finirent vraiment par lentement s’ouvrir de force !

La mâchoire de la bête fut incapable de maintenir sa prise. Lan WangJi tomba dans l’étang. Voyant qu’il était désormais en sécurité, la force quasi-divine de Wei WuXian disparut aussitôt. Incapable de retenir les mâchoires de la bête en place plus longtemps, il lâcha tout brusquement. Les deux rangées de crocs saillants se refermèrent l’une sur l’autre, causant un bruit aussi fort que celui d’un rocher se fissurant !

Wei WuXian tomba à son tour dans l’eau, juste à côté de Lan WangJi. D’une simple rotation, il se repositionna et, agrippant Lan WangJi d’une main, se mit à nager de l’autre. En un instant, il parcourut quelques mètres, laissant derrière lui une longue vague ondulante. Roulant sur la rive, il jeta Lan WangJi sur son dos et se mit aussitôt à courir.

« Toi ? lâcha Lan WangJi

— C’est moi ! répondit Wei WuXian. Agréablement surpris ? »

Juché sur son dos, la voix de Lan WangJi eut une rare inflexion émotive :

« Comment cela pourrait-il être agréable ?! Laisse-moi descendre ! »

Alors même qu’il courait pour sauver sa vie, Wei WuXian ne pouvait pas fermer sa bouche :

« Si je te laisse descendre juste parce que tu le demandes, cela me ferait vraiment perdre la face, non ? »

Le rugissement de la bête derrière eux vibra dans leurs oreilles et leur poitrine. Tous deux sentirent du sang leur monter à la gorge. Wei WuXian se hâta de se taire pour se concentrer sur leur fuite. Afin d’empêcher que la créature ne les rattrape dans sa fureur, il choisit délibérément de se faufiler dans des crevasses étroites que la carapace de la tortue ne pouvait pas traverser. Il ne sut même pas combien de temps il courut sans prendre une seule pause. Finalement, il ralentit, après s’être assuré qu’il n’entendait plus de sons.

Baissant enfin sa garde, Wei WuXian put sentir une odeur de sang. Il tâta derrière lui du revers de la main droite, et vit que celle-ci s’était couverte d’un liquide cramoisi.

“Oh non”, songea Wei WuXian. “La blessure de Lan Zhan va encore s’aggraver.”


Notes

↑[1] En Chine, on dit communément que “pour vaincre un serpent, il faut le frapper 7 pouces  sous la tête” (打蛇打七寸), car ce serait là que se situe son cœur. C’est donc l’expression “七寸” (7 pouces) qui est utilisée dans le texte original pour parler du cœur de la bête.

↑[2] Tiangou : Le tiangou est un animal mythologique, représenté sous la forme d’un chien, et dont on dit qu’il mange la lune au fur et à mesure de son cycle, pour la recracher peu à peu ensuite, causant ainsi l’alternance des phases lunaires. Ce serait de son nom que vient le tengu japonais.

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