Mo Dao Zu Shi – Chapitre 35

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Traduction par NoirSoleil, correction par Keliane

Chapitre 35 : Herbe – Partie 3

NB : K d’Exiled Rebels a signalé qu’il valait mieux ne pas manger pendant la lecture de ce chapitre. Personnellement, peu de choses peuvent me couper l’appétit XD mais je vous recommande également de vous abstenir de manger quoi que ce soit, sait-on jamais…

Lan SiZhui ne put s’empêcher de relâcher sa prise, mais Wei WuXian rattrapa la lampe à huile juste au moment où elle allait s’écraser. Il l’alluma en la frottant calmement au talisman de feu dans l’autre main, puis la posa sur la table.« Les avez-vous fabriqués vous-même, l’Ancienne 1 ? Ils sont plutôt bien faits. »

Les autres réalisèrent finalement que les gens debout, dans la pièce, n’étaient pas de vrais humains, mais des mannequins de papier.

Les têtes et les corps de ces derniers étaient réalisés avec soin, à la même échelle que celle d’une vraie personne. Il y avait des hommes, des femmes, et même des enfants. Tous les hommes étaient des Combattants Funestes, dotés de corps grands et robustes et arborant des expressions de colère. Toutes les femmes étaient des beautés aux traits élégants, dont les cheveux étaient coiffés en chignons simples ou doubles. Même recouverts d’amples vêtements de papier, on pouvait deviner leurs postures gracieuses. Les motifs des tenues étaient presque plus fins que ceux de véritables robes de brocart : certains étaient teintés d’encres vives et riches, d’autres, dépourvus de couleurs, demeurant d’un gris cendré. Sur les joues de chaque mannequin, il y avait deux traces de rouge pour simuler la complexion colorée d’une personne vivante. Cependant, aucune de leurs pupilles n’avaient été ajoutées pour l’instant : leurs yeux étaient entièrement blancs. Plus le rouge était accentué, plus ils avaient l’air sinistre.

Il y avait une autre table dans la pièce, sur laquelle se trouvaient quelques bougies de tailles différentes. Wei WuXian les alluma une par une, et la lumière jaune illumina les recoins de la maison. En plus des mannequins de papier, il y avait deux couronnes de fleurs funéraires placées à chaque extrémité de la pièce. Des feuilles d’or, des billets funéraires et des pagodes étaient entassés près du mur.

Jin Ling avait déjà dégainé légèrement son épée. Voyant que c’était seulement un magasin d’objets funéraires, il soupira discrètement de soulagement et rangea son arme. Dans le monde de la cultivation, même quand un cultivateur mourait, personne ne pratiquait les obsèques étranges et excentriques des gens du commun. Puisqu’ils n’avaient jamais rien vu de tel auparavant, après leur terreur initiale, de la curiosité germa dans leur cœur. La peau recouverte de chair de poule, ils se sentaient encore plus excités que pendant les chasses nocturnes où ils chassaient des bêtes ordinaires.

Peu importait à quel point le brouillard était épais, il ne pouvait pas s’infiltrer à l’intérieur des maisons. Depuis qu’ils étaient entrés dans la ville de yi, c’était seulement à ce moment là qu’ils purent voir leurs visages respectifs, ce qui les tranquillisa. Wei WuXian vit qu’ils s’étaient détendus, il demanda donc à nouveau à la vieille femme :

« Serait-il possible d’emprunter votre cuisine ? »

La vieille femme lança un regard noir à la lampe, comme si elle exécrait la présence d’une quelconque lumière.

« La cuisine est à l’arrière. Utilisez-là comme bon vous semble. »

Suite à ces mots, elle s’éclipsa dans une autre pièce comme si elle fuyait la peste. Elle claqua la porte si fort que certains en tremblèrent.

« Il y a définitivement quelque chose de louche avec la vioque ! s’exclama Jin Ling. Tu…

— D’accord, répondit Wei WuXian. Taisez-vous. J’ai besoin de quelqu’un pour m’aider. Des volontaires ?

— Je peux venir » s’empressa de répondre Lan SiZhui.

Lan JingYi était toujours debout, droit comme un piquet.

« Du coup, qu’est-ce que je fais ?

— Reste debout, lui conseilla Wei WuXian. Ne bouge pas tant que je ne te le dis pas. »

Lan SiZhui suivit Wei WuXian dans la cuisine. Dès leur entrée, ils furent assaillis d’une puanteur nauséabonde. Lan SiZhui n’avait jamais senti une odeur aussi horrible jusque-là. Il avait la tête qui tournait, mais il parvint à se retenir de se précipiter hors de la pièce. Jin Ling les suivit également, mais il bondit immédiatement dehors juste après être entré. Il éventa l’air aussi vite que possible.

« Mais qu’est-ce donc que cela ?!! Que faites-vous là au lieu de réfléchir à un remède ?!

— Hmm ? réagit Wei WuXian. Timing parfait. Comment as-tu su que j’allais t’appeler ? File-moi un coup de main.

— Je ne suis pas là pour aider ! rétorqua Jin Ling. Urgh ! Quelqu’un aurait-il tué une personne et oublié de l’enterrer ?!

— Jeune Maîtresse Jin, comptez-vous entrer ou non ? Si tu entres, dans ce cas viens et aide-nous ; sinon, retourne demander à quelqu’un d’autre de venir.

— Qui appelles-tu Jeune Maîtresse Jin ? ragea Jin Ling. Fais attention à ce que tu dis ! »

Il pinça son nez un moment, débattant intérieurement s’il restait ou partait, et poussa finalement une exclamation indignée :

« Eh bien, j’ai envie de voir ce que vous pouvez bien être en train d’essayer de faire. »

Il se précipita ensuite à l’intérieur. Mais il ne s’attendait pas à ce que Wei WuXian ouvre un coffre au sol avec un bang, qui était l’origine du la puanteur. À l’intérieur, se trouvaient du porc et du poulet. Des taches vertes constellaient la viande rouge, tandis que des asticots blancs gigotants parsemaient le vert.

Jin Ling fut contraint de quitter la pièce à nouveau. Wei WuXian s’empara du coffre et le lui confia :

« Jette ça. N’importe où, du moment qu’on ne le sent plus. »

L’estomac retourné et la tête pleine de doute, Jin Ling se débarrassa du coffre comme demandé. Il nettoya vigoureusement ses doigts avec un mouchoir qu’il jeta ensuite également. Quand il revint dans la cuisine, Wei WuXian et Lan SiZhui avaient puisé deux seaux d’eau dans le puit du jardin et lavaient la pièce.

« Que faites-vous ? » demanda Jin Ling.

Lan SiZhui essuyait avec diligence :

« Comme tu peux le voir, nous nettoyons le foyer de la cuisine.

— Quel est l’intérêt de nettoyer le foyer ? Ce n’est pas comme si nous faisions à manger ou quoi que ce soit dans le genre.

— Qui t’as dit le contraire ? Nous faisons à manger. Tu peux faire la poussière. Débarrasse-toi des toiles d’araignées là-haut. »

Ses paroles sonnaient si naturelles et assurées que, un balai entre les mains, Jin Ling fini par obéir. Plus il nettoya, et plus il eut l’impression que quelque chose n’allait pas. Au moment où il allait jeter la pelle à poussière à la tête de Wei WuXian, ce dernier ouvrit une autre boîte, ce qui l’effraya tant qu’il sortit à nouveau de la pièce. Fort heureusement, cette fois, il n’y avait aucune mauvaise odeur.

Le trio travailla rapidement. En un rien de temps, la cuisine sembla complètement différente. La maison était enfin un peu plus animée et ne semblait plus aussi hantée et abandonnée depuis longtemps. Dans un coin, il y avait des bûches pour la cheminée. Ils les empilèrent dans le foyer et les embrasèrent en utilisant un talisman de feu. Ils posèrent dessus une grande marmite qu’ils avaient préalablement lavée et y mirent de l’eau à bouillir. Wei WuXian préleva du riz gluant du second coffre qu’il lava et versa dans la marmite.

« Tu prépares du congee 2 ? demanda Jin Ling.

— Uh-huh, » acquiesça Wei WuXian.

Jin Ling jeta le chiffon par terre. Wei WuXian commenta :

« Tu vois comme tu t’énerves après avoir seulement travaillé un peu ? Regarde SiZhui. C’est lui qui a fait le plus d’efforts et il ne s’est même pas plaint pour l’instant. Quel est le problème avec le congee ?

— Quel n’est pas le problème avec le congee ? C’est liquide et insipide ! Attends… Je ne suis pas énervé parce que le congee pose problème !

— Ce n’est pas pour toi, de toute façon, » répondit Wei WuXian.

Jin Ling était encore plus furieux.

« Que viens-tu de dire ? J’ai travaillé si longtemps et je n’y ai même pas un peu droit ?

— Jeune Maître Mo, intervint Lan SiZhui, se pourrait-il que le congee puisse soigner l’empoisonnement cadavérique ? »

Wei WuXian sourit.

« Oui, mais ce n’est pas le congee qui guérit l’empoisonnement, c’est le riz. C’est de la médecine populaire. Normalement, on applique du riz gluant sur une égratignure ou une morsure. À l’avenir, si vous vous retrouvez encore dans une telle situation, vous pouvez essayer ça. Bien que cela risque d’être très douloureux, ce sera certainement très efficace. Mais puisqu’ils ont avalé la poudre empoisonnées au lieu d’avoir été blessé ou mordu, notre seule option est de leur préparer du congee pour le leur faire manger.

— Alors c’est pour ça que vous comptiez entrer dans une maison dans laquelle il y avait quelqu’un, réalisa Lan SiZhui. Seule une maison habitée pouvait avoir une cuisine dans laquelle on pouvait trouver du riz gluant.

— Qui sait depuis combien de temps ce riz est ici ? contra Jin Ling. Est-il encore comestible ? Cette cuisine n’a pas été utilisée depuis au moins un an. Il y a de la poussière partout et la viande est même avariée. Ne me dis pas que la vioque n’a rien mangé pendant toute une année. Il est impossible qu’elle ait pratiqué l’inedia. Comment a-t-elle survécu ?

— Soit personne ne vivait ici et elle n’est en réalité pas la gérante du magasin, soit elle n’a pas besoin de se nourrir. »

Lan SiZhui abaissa sa voix.

« Si elle n’a pas besoin de se nourrir, cela veut dire qu’elle est morte. Mais la vieille femme respire clairement. »

À l’aide d’une spatule, Wei WuXian touillait nonchalamment la marmite de congee, mélangeant des ingrédients sortis de diverses bouteilles et jarres.

« En effet. Vous n’avez pas fini votre explication. Pourquoi êtes-vous allés à la ville de Yi ensemble ? Si ce n’est pas juste par hasard que vous vous êtes croisés, que s’est-il passé ? »

Les garçons arborèrent immédiatement une expression sérieuse. Jin Ling répondit :

« Les gens de la secte Lan, ceux des autres sectes et moi étions sur la piste de quelque chose. Je venais de la région de Qinghe.

— Nous venions de Langya, compléta Lan SiZhui.

— Qu’était-ce donc ?  »

Lan SiZhui secoua la tête.

«  Nous l’ignorons. Nous ne l’avons jamais vu face à face. Nous ne savons même pas quoi ou qui… ou quelle organisation est-ce exactement. »

Depuis quelques jours déjà, après que Jin Ling ait menti à son oncle et laissé Wei WuXian partir, par crainte que cette fois-ci Jiang Cheng lui brise vraiment les jambes, il avait décidé de fuir subrepticement et de disparaître quelques jours, pour ne pas réapparaître devant Jiang Cheng tant que sa colère ne se serait pas apaisée. Il s’était enfui juste après avoir confié Zidian à un des subordonnés de confiance de Jiang Cheng. Arrivé à une ville à la frontière de Qinghe, il s’était arrêté. Alors qu’il cherchait le lieu de sa prochaine chasse nocturne, il avait pris un court moment de repos dans une grande auberge. La nuit, tandis qu’il mémorisait des sorts dans sa chambre, Fée, qui était couché à côté de lui, s’était mis à aboyer vers la porte. Il faisait déjà complètement nuit. Jin Ling avait ordonné au chien d’arrêter, mais il avait immédiatement entendu quelqu’un toquer à la porte.

Bien que Fée avait cessé d’aboyer, il était resté agité. Ses griffes grattaient le sol et il grognait intensément. Déjà sur ses gardes, Jin Ling avait demandé à la personne de décliner son identité. Aucune réponse ne lui étant parvenue, il était donc retourné vaquer à ses occupations. Cependant, une heure après, les coups avaient retenti de nouveau.

Jin Ling avait bondi par la fenêtre avec Fée. Il avait fait le tour et était remonté en repassant par le rez de chaussé, dans le but de savoir qui, exactement, l’avait embêté au milieu de la nuit. Malgré ses efforts, il n’y avait là personne. Il avait attendu un moment, en silence, mais ne vit toujours rien devant sa porte.

Prudent, il avait laissé Fée garder l’entrée, prêt à attaquer l’individu à tout moment, et était resté éveillé toute la nuit. En dépit de cela, rien ne s’était produit. Il y avait seulement eu quelques bruits étranges, comme des gouttes d’eau qui tombaient.

Le matin suivant, un cri avait retenti à l’extérieur. Jin Ling avait ouvert brusquement la porte et son pied avait atterri dans une flaque de sang. Quelque chose au-dessus de la porte était tombé. Jin Ling avait reculé, l’évitant de peu.

C’était un chat noir !

Quelqu’un avait, peu de temps auparavant, cloué le cadavre d’un chat mort au sommet de sa porte. L’étrange bruit d’écoulement qu’il avait entendu toute la nuit venait du sang du chat qui s’était écoulé goutte après goutte.

« La même chose s’est reproduit après avoir changé d’auberge plusieurs fois, donc je suis passé à l’offensive, continua Jin Ling. Quand j’entendais dire qu’un cadavre de chat était apparu quelque part, je m’y rendais pour voir, puisqu’il fallait bien que je retrouve qui s’amusait à ça. »

Wei WuXian se tourna vers Lan SiZhui :

« Vous aussi ? »

Lan SiZhui hocha la tête.

« Oui. Il y a quelques jours, nous étions quelques uns en chasse nocturne à Langya. Un jour, pendant le dîner, nous avons soudain trouvé la tête non écorchée d’un chat dans la soupe… Au début, nous ne savions pas si c’était dirigé contre nous, mais la nuit même, après avoir changé d’auberge, nous avons trouvé le cadavre d’un chat dans les draps d’un des lits. Cela a continué ainsi pendant quelques jours successifs. Nous nous sommes mis à sa poursuite, nous sommes arrivés à Yueyang, et nous sommes tombés sur le Jeune Maître Jin. Nous avons découvert que nous étions à la recherche de la même chose, nous avons donc décidé de travailler ensemble, et nous ne sommes arrivés ici qu’aujourd’hui. Nous nous sommes renseigné auprès d’un chasseur dans le village en face d’un panneau en pierre, et on nous a indiqué le chemin vers la ville de Yi. »  

“Un chasseur ?” songea Wei WuXian.

Les novices auraient dû dépasser le village en face du carrefour après que Lan  WangJi et l’aient fait. Cependant, ils n’avaient vu aucun chasseur à ce moment-là. Il n’y avait personne d’autre que quelques villageoises timides qui nourrissaient des poulets et qui avaient dit que les hommes étaient allés vendre des produits et qu’ils ne reviendraient pas avant longtemps.

Plus Wei WuXian y réfléchissait, plus son expression devenait sérieuse.

D’après leur histoire, leur opposant n’avait rien fait de plus que de tuer des chats et jeter leurs cadavres. Bien que cela semblait effrayant à entendre et à voir, ils n’avaient pas été mis en danger. En fait, ces événements n’avaient fait qu’attiser leur curiosité et leur envie d’aller jusqu’aux racines du problème.

De plus, ces novices s’étaient rencontrés à Yueyang. Wei WuXian et Lan WangJi étaient également arrivés à Shudong en partant de Yueyang. Il semblait presque que quelqu’un avait conduit ces étourdis vers eux deux.

Guider quelques novices insouciants vers un endroit dangereux pour qu’ils y affrontent le membre violent d’un cadavre enragé — n’était-ce pas la même routine que ce qui s’était déroulé au village de Mo ?

Et ce n’était pas la partie la plus complexe. Présentement, ce que Wei WuXian craignait le plus était… le fait que le Sceau du Tigre Stygien devait être au sein de la ville de Yi à cet instant même.

Même si Wei WuXian se refusait à accepter cette éventualité, cela restait néanmoins l’explication la plus raisonnable. Après tout, une personne capable de restaurer la moitié du Sceau du Tigre avait bien existé. Malgré l’allégation que son cas avait été réglé, qui savait où était passé le sceau qu’il avait restauré ?

Soudain, Lan SiZhui, qui était jusque-là accroupi au sol pour attiser le feu, leva la tête.

« Mo-qianbei 3,  je crois que le congee est prêt ? »

Revenant à lui, Wei WuXian cessa de touiller. Il s’empara du bol que Lan SiZhui avait laver et goûta une cuillère du congee :

« C’est prêt. Emmène-le. Donne un bol à chaque personne qui a été empoisonnée. »

Cependant, après que le plat ait été emmené, Lan JingYi prit seulement une bouchée avant de la recracher.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Du poison ?! 

— Comment ça, du poison ? s’insurgea Wei WuXian. C’est le remède ! Du congee de riz gluant.

— Pour commencer, je ne vois pas comment du riz gluant pourrait être le remède, ensuite, je n’ai jamais mangé un bol de congee aussi épicé ! »

Les autres garçons qui avaient goûté leur portion hochèrent la tête à l’unisson, les yeux embués de larmes. Wei WuXian se gratta le menton. Il avait grandi à Yunmeng, où les gens supportaient plutôt bien la nourriture épicée, mais le penchant de Wei WuXian pour le piment était plus que hardcore. Chaque fois qu’il s’attaquait à la cuisine, ses plats étaient si piquants que même Jiang Cheng n’avait d’autre choix que de jeter son bol et de jurer. Pourtant, pour une raison inconnue, il ne pouvait s’empêcher d’ajouter cuillère après cuillère d’assaisonnement. Il semblait que cette fois aussi, il n’avait pas pu contrôler sa main non plus. Par curiosité, Lan SiZhui récupéra le bol et prit une bouchée. Même si son visage devint rouge vif et que ses yeux se mirent à larmoyer, il pinça ses lèvres et se retint de tout recracher, songeant intérieurement : “Ce goût… est si effrayant qu’il en donne presque une impression de déjà-vu.”

« Tout remède est poison à un certain degré. Le piment vous fera transpirer, pour que vous soyez sur pied plus vite. »

Les eww lâchés par les garçons révélaient leur scepticisme. Néanmoins, avec une expression amère, ils engloutirent le congee. En quelques secondes, leurs visages rougirent et leurs fronts brillèrent comme s’ils étaient à l’agonie. Wei WuXian ne put s’empêcher de commenter :

« Ce n’est quand même pas sérieux à ce point, si ? HanGuang-Jun est aussi de Gusu. Il supporte plutôt bien les épices, alors pourquoi êtes-vous dans cet état ? »

Lan SiZhui répondit en couvrant sa bouche de la main :

« Non, qianbei. HanGuang-Jun a un palais délicat. Il ne mange jamais épicé… »

Wei WuXian s’interrompit un instant.

« Vraiment. »

Mais il se souvenait que dans sa vie précédente, avant d’avoir trahi la secte YunmengJiang, il avait croisé Lan WangJi à Yiling une fois. À cette époque, même si Wei WuXian était traité de tous les noms, ce n’était pas au point que tout le monde veuille l’attaquer. Par conséquent, avec aplomb, il avait invité Lan WangJi à dîner avec lui pour se remémorer le bon vieux temps. Tous les plats que Lan WangJi avait commandé étaient recouverts de piments du Suchuan, il avait donc toujours pensé que son goût pour les épices était similaire au sien.

Maintenant qu’il y réfléchissait, il ne pouvait se remémorer si Lan WangJi avait oui ou non pris ses baguettes en main. Cela dit, il avait même oublié qu’il avait dit à Lan WangJi qu’il offrait le repas, et c’était ce dernier qui avait fini par payer l’addition. Voilà pourquoi c’était tout naturel pour lui d’oublier ce genre de détails.

Il ne savait pas pourquoi, mais, d’un coup, il avait vraiment, vraiment envie de voir le visage de Lan WangJi.

« … qianbei, Mo-qianbei !

— Hmm ? »

Wei WuXian reprit finalement ses esprits. Lan SiZhui murmura :

« La porte de la vieille dame… s’est ouverte. »

Une brise de vent sinistre surgit de nulle part, ouvrant légèrement la porte. Elle oscilla, révélant la vague silhouette d’une ombre recourbée assise à une table, au sein des ténèbres effrayantes. Wei WuXian indiqua aux autres de rester tranquille et entra seul dans la pièce.

La lumière tamisée de la lampe à huile et des bougies dans la pièce centrale filtraient à l’intérieur. La vieille femme était assise, la tête baissée, comme si elle n’avait pas remarqué que quelqu’un était entré. Une étoffe reposait sur ses genoux, tendue sur un tambour à broder, suggérant qu’elle faisait des travaux d’aiguille. Ses deux mains étaient collées l’une à l’autre avec raideur tandis qu’elle essayait de mettre un fil dans une aiguille.

Wei WuXian s’assit à la table également.

« L’Ancienne, pourquoi ne pas allumer la lampe si vous êtes en train d’enfiler une aiguille ? Laissez-moi vous aider. »

Il s’empara de l’aiguille et du fil et l’enfila du premier coup. Il la rendit à la vieille femme avant de ressortir de la pièce comme si de rien n’était et referma la porte derrière lui.

« Pas besoin d’aller à l’intérieur.

— Quand tu étais à l’intérieur, as-tu vu si la vioque était en vie ou non ? demanda Jin Ling.

— Ne l’appelle pas comme ça. C’est vraiment impoli. La vieille dame est un cadavre vivant. »

Les garçons se regardèrent les uns les autres. Lan SiZhui demanda :

« Qu’est-ce qu’un cadavre vivant ?

— De la tête aux pieds, tout semble dire que c’est un cadavre, mais la personne est en réalité vivante. C’est ça, un cadavre vivant.

— Tu veux dire qu’elle est encore vivante ?! s’écria Jin Ling, choqué.

— As-tu jeté un œil à l’intérieur ?

— Oui.

— Et qu’as-tu vu ? Que faisait-elle ?

— Elle enfilait une aiguille.

— A-t-elle réussi à la mettre dedans ?

— … Non.

— C’est exact. Elle est incapable d’enfiler une aiguille. Les muscles des morts sont trop rigides pour exécuter des actions aussi complexes que d’enfiler une aiguille. Les marques sur son visage ne sont pas des tâches liées à l’âge, mais des livor mortis 4. Et elle n’a pas besoin de manger non plus. Le fait qu’elle respire est la seule chose qui fait qu’elle est en vie.

— M-Mais, la vieille dame est déjà assez âgée, souligna Lan SiZhui. Beaucoup de vieilles dames ont  une mauvaise vue et ne peuvent enfiler une aiguille toutes seules.

— C’est pour ça que je l’ai aidé, répondit Wei WuXian. Avez-vous remarqué autre chose, par contre ? Depuis l’ouverture de la porte jusqu’à maintenant, elle n’a pas cligné des yeux une seule fois. »

Les garçons clignèrent des yeux plusieurs fois. Wei WuXian poursuivit :

« Les vivants clignent des yeux pour éviter d’avoir mal aux yeux. Les morts, en revanche, n’en ont pas besoin. De plus, quand je lui ai pris l’aiguille et le fil, l’un de vous a-t-il remarqué de quelle façon elle m’a regardé ?

— Ses orbites n’ont pas bougé… mais sa tête, si ! réalisa Jin Ling.

— Précisément. Quand on regarde quelque chose, nos orbites bougent en général, aussi infime soit ce mouvement. Cependant, les yeux des morts ne peuvent faire cela. C’est une action trop subtile pour eux. Ils peuvent seulement tourner la tête et le cou à la place. »

Lan JingYi était perplexe :

« Doit-on prendre des notes ?

— C’est une bonne habitude, le complimenta Wei WuXian, mais penses-tu avoir le temps de feuilleter tes notes pendant une chasse-nocturne ? Garde ça en mémoire.

— Les cadavres ambulants sont déjà suffisamment bizarres comme ça, commenta Jin Ling entre ses dents. Pourquoi quelque chose comme des cadavres vivants existe ?!

— Les morts ont de nombreux inconvénients : leur rigidité musculaire, leur lenteur, et ainsi de suite. Cependant, ils ont aussi pas mal d’avantages : leur absence de crainte de la douleur, l’incapacité à penser, le fait qu’ils soient faciles à contrôler. Une personne a pensé qu’elle pouvait pallier les défauts des cadavres et créer de parfaites marionnettes cadavériques. C’est ainsi qu’ont été conçus les cadavres vivants. »

Bien que les garçons n’aient rien dit, une seule et même phrase était écrite sur leur visage : “Cette personne doit être Wei ! Wu ! Xian !”

Wei WuXian ne savait s’il devait rire ou faire la tête, songeant silencieusement : “Mais je n’ai vraiment jamais fait une chose pareille !”

Même si ça ressemblait bien à sa façon de faire les choses !

« Ahem. Très bien, reprit-il. C’est Wei WuXian qui a initié ceci. Mais il est parvenu avec succès à créer Wen Ning, ou le Général Fantôme. Pour être honnête, je me suis toujours demandé : qui exactement lui a trouvé ce titre ? C’est tellement stupide. Bref, d’autres personnes ont voulu l’imiter mais n’étaient pas assez bonnes, alors, elles ont eu recours à des moyens impropres. Décidant plutôt de viser des gens encore en vie, ils ont développé des cadavres vivants. Une imitation ratée, » conclut-il.

À l’entente du nom de Wei WuXian, le visage de Jin Ling se fit froid. Il grogna :

« Wei Ying avait lui-même recours à des moyens impropres.

— Ouaip. Dans ce cas, ceux qui ont développé les cadavres vivants ont eu recours aux plus impropres des moyens impropres.

— Mo-qianbei, que devrions-nous faire maintenant ? demanda Lan SiZhui.

— Certains cadavres vivants peuvent ne pas savoir qu’ils sont déjà morts. Je pense que cette vieille dame en fait partie. Ne la dérangeons pas pour l’instant. »

Sortie de nulle part, une succession de coups secs d’une canne de bambou contre le sol retentit soudain.

Le son émanait d’une fenêtre condamnée par des planches de bois sombre. Tous les disciples dans la pièce centrale pâlirent. Depuis leur entrée dans la ville, ils avaient été en permanence harcelés par ce bruit. Dorénavant, ils paniquaient chaque fois qu’ils l’entendaient. Wei WuXian leur fit signe de rester silencieux. Ils retinrent tous leur souffle tandis qu’il regardaient Wei WuXian marcher jusqu’à la fenêtre et regarder à travers une fente étroite entre les planches.

Dès lors que Wei WuXian s’approcha, il vit une étendue blanche. Il songea que le brouillard à l’extérieur était trop épais pour qu’il puisse voir quoi que ce soit. D’un coup, cependant, la blancheur recula.

Il aperçut une paire d’yeux blancs terrifiants, luisants à travers l’écart entre les planches. L’étendue blanche qu’il avait vu n’était pas la brume, mais ces yeux sans pupilles.


Notes :

1 “l’Ancienne” : “Manager” dans la version anglaise, 老人家 lǎorén jiā dans le texte chinois, ce qui est une façon polie d’appeler une personne âgée.

2 Congee : c’est une sorte de porridge ou de gruau de riz plutôt liquide, qui peut être assaisonné ou accompagné de garnitures.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Congee

3 qianbei : “Senior” dans la version anglaise, suffixe signifiant “aîné” (c’est ce terme qui est à l’origine du “senpai” japonais).

4 Livor mortis : ou lividités cadavériques. Coloration rouge à violacée de la peau liée à un déplacement passif de la masse sanguine vers les parties déclives du cadavre, qui débute dès l’arrêt de l’écoulement du sang. (Pardon? Moi? Copier mot pour mot la définition de Wikipédia? Quelle idée… )

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lividit%C3%A9s_cadav%C3%A9riques

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6 commentaires sur “Mo Dao Zu Shi – Chapitre 35”

  1. Quand il y en a plus, il y en a encore *.* Merci pour tout votre travail de titan les filles <3

  2. Ce chapitre est génial !
    J’ai commencée cette œuvre en regardant l’anime, puis en lisant le donghua en anglais et enfin en lisant le novel. J’avais la flemme de le lire en anglais alors quand j’ai trouvée votre traduction j’étais aux anges ! En plus elles sont très bien faites donc c’est encore mieux ! Bravo et merci de nous faire partager ce novel ❤️

  3. Je vous adore ! Merci pour tout le travail que vous faites pour nous , je ne pourrais vous remercier assez !
    j’aimerai vous demander par contre si le prochain chapitre sortira bientôt ?

  4. Beaucoup trop contente qu’il y est une traduction française de ce chef d’oeuvre!! C’est un travail fou, je ne peux qu’admirer, vous avez tout mon respect et ma reconnaissance haha

  5. Oh~ Même les vêtements étaient fais de papier ! Je me demande si c’est des vrais cheveux du coup ! 😛

    C’est rigolo que des cultivateurs hors du cummun soit intrigués par des « choses » cummunes ! :3 Ils sont mignons ! <3

    SiZhui est un ange ! <3
    Jin Ling prend la mouche si facilement ! xD

    De la viande avariée ? O.O
    Ils font le ménage ??? …. O.O Ils peuvent pas venir le faire chez moi aussi ? xD

    Jin Ling est un peu bênet… :')

    SiZhui ! Un ange intelligent ! <3 <3

    J'aime la manière dont Wei WuXian devient 'professeur'. Il est parfait pour ce role ! Il aurait formé un sacré duo de professeur avec Lan WangJi ! L'un discipliné, l'autre indiscipliné !

    Les pauvres chats ! O.O

    "Un chasseur ?" songea AruBiiZe.

    Alala Wei WuXian fait tout dans l'extrême ! Moi non plus, je n'aime pas l'épicé ! x')

    "Il ne savait pas pourquoi, mais, d’un coup, il avait vraiment, vraiment envie de voir le visage de Lan WangJi."
    *Hémoragie nasal importante*

    (Vive Wikipédia ! xD)

    Pauvre Wei WuXian ! Ta renommée te précède !

    Merci beaucoup pour ce chapitre ! Beau Boulot la Team comme toujours ! 😉

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