Mo Dao Zu Shi – Chapitre 36

Chapitre 35|Index|Chapitre 37

Traduction par NoirSoleil, correction par Aby-chan

Chapitre 36 : Herbes — Partie 4

Jin Ling et le reste du groupe avaient le cœur sur le point de bondir hors de leur poitrine, terrifiés que quelque chose arrive à Wei WuXian pendant qu’il regardait à l’extérieur, s’attendant à ce qu’il s’évanouisse en couvrant ses yeux des mains. Lorsqu’il lâcha un “ah” d’exclamation, leur cœur manqua un battement. Ils avaient même l’impression d’avoir la chair de poule.

« Que s’est-il passé ?! »

Wei WuXian répondit de la voix la plus basse possible :

« Chut. Taisez-vous. Je suis en train de l’observer. »

Jin Ling demanda d’une voix encore plus basse que Wei WuXian :

« Qu’observes-tu ? Quelle est la chose à l’extérieur ? »

Wei WuXian ne détourna pas le regard ni ne répondit directement.

« Hmmm… Oui… C’est extraordinaire. Tout à fait incroyable. »

De profil, son expression était ravie, et ses louanges tout comme ses exclamations semblaient venir du fond du cœur. La curiosité des disciples l’emporta sur leur nervosité. Lan SiZhui ne put s’empêcher de l’interroger :

« Mo-qianbei, qu’y a-t-il d’extraordinaire ?

— Ouah ! s’extasia Wei WuXian. C’est si joli. Restez silencieux, les garçons. Ne l’effrayez pas. Je n’ai pas fini de l’observer.

— Bouge ! ordonna Jin Ling. Je veux voir.

— Moi aussi !

— Vous en êtes sûrs ? s’enquit Wei WuXian.

— Oui ! »

Wei WuXian prit son temps pour se décaler, comme s’il était réticent à s’en aller. Jin Ling fut le premier à s’avancer. Il regarda à l’extérieur à travers la fente entre les planches.

Il faisait déjà nuit. Dans cette froide atmosphère, même la brume de la ville de Yi s’était quelque peu dissipée, permettant tout juste de voir la rue sur quelques mètres. Jin Ling épia pendant un moment. Ne parvenant pas à trouver cette chose “extraordinaire” et “jolie”, il était plutôt déçu, songeant : “Je ne l’ai pas effrayée en parlant, non ?”

Juste au moment où il s’apprêtait à abandonner, une petite silhouette recroquevillée passa brusquement devant la fente.

Ayant vu l’apparence entière de l’entité sans y être préparé, Jin Ling ressentit un tel choc qu’il fut pris de chair de poule. Il faillit pousser un cri, mais parvint d’une façon ou d’une autre à le réprimer dans sa poitrine et garda sa posture rigide et penchée en avant. Après que les fourmillements sur sa peau soient passés, il ne put s’empêcher de se tourner vers Wei WuXian. Ce dernier, qui était à l’origine de cette agitation, s’appuyait sur la fenêtre près de la porte. Relevant le coin de sa bouche, il haussa les sourcils et lança à Jin Ling un sourire espiègle :

« Joli, non ? »

Jin Ling le fixa d’un regard noir. Sachant qu’il se moquait volontairement d’eux, il rétorqua en serrant les dents :

« … Oui… »

Changeant d’avis, il se redressa et continua nonchalamment :

« C’est médiocre, au mieux. À peine digne d’un coup d’œil ! »

Suite à ce commentaire, il se décala, dans l’attente de voir le prochain à se faire avoir. Leurs paroles trompeuses avaient fait culminer la curiosité du reste du groupe. Lan SiZhui ne put se retenir et rester immobile, et s’avança à son tour. Dès que ses yeux se rapprochèrent de la fente, il lâcha un “ah !” sincère, contrairement aux deux précédents. Le visage paniqué, il sursauta en arrière, choqué. Il ne trouva Wei WuXian qu’après avoir tourné dans tous les sens, confus.

« Mo-qianbei ! se plaignit-il. Il y a un… un… » 

Wei WuXian répondit en toute connaissance de cause :

« Il y a un ça, n’est-ce pas ? Inutile de le dire à haute voix, sinon ce ne sera plus une bonne surprise. Laisse les autres voir par eux-mêmes. »

Il était impossible pour les autres d’oser encore s’approcher après avoir vu la réaction terrifiée de Lan SiZhui. Une bonne surprise ? Ça ressemblait plus à une terrible frayeur. Ils remuèrent la main en signe de dénégation :

« Non merci. Non merci.

— La situation est déjà comme ça, et tu joues encore des tours, fulmina Jin Ling. Mais à quoi pensais-tu ?

— Tu t’es aussi joint à moi, n’est-ce pas ? N’imite pas le ton de ton oncle. SiZhui, était-ce effrayant ?

— Oui, répondit Lan SiZhui en hochant docilement la tête.

— C’est bien. C’est une excellente opportunité pour votre cultivation. Pourquoi les fantômes effraient-ils les gens ? C’est parce que quand les gens ont peur, leur conscience s’évanouit, tandis que leur esprit prend le dessus, créant ainsi le moment idéal pour facilement aspirer leur énergie yang. C’est pour cela que les fantômes redoutent particulièrement ceux qui n’ont peur de rien, qui ne les craignent pas. Ils n’ont pas d’opportunités à saisir, les fantômes ne peuvent donc rien leur faire. Par conséquent, en tant que disciples cultivateurs, votre objectif numéro un est de devenir plus courageux ! »

Ravi de ne pas être la cible de regards curieux en raison de son incapacité à faire un mouvement, Lan JingYi marmonna :

« Le courage est déterminé à la naissance. Que peut-on faire si on est né lâche ?

— Es-tu né en sachant comment voler sur une épée ? Les gens ne savent comment faire qu’après s’être entraîné encore et encore. De la même façon, les gens peuvent s’habituer à des choses terrifiantes après avoir été effrayé. Les latrines sont nauséabondes, n’est-ce pas ? Elles sont dégoûtantes ? Croyez-moi, si vous viviez dans des latrines pendant un mois, vous seriez même capable d’y manger vos repas. »

Les garçons étaient absolument horrifiés. Ils nièrent cette affirmation à l’unisson :

« Non, on ne pourrait pas !!! C’est impossible !!!

— C’est juste un exemple. D’accord, j’admets que je n’ai jamais vécu dans des latrines avant. Je ne sais pas si on peut vraiment y manger. Je n’ai aucune preuve. Quoi qu’il en soit, vous devriez essayer de regarder la créature à l’extérieur. Et pas seulement regarder, mais l’observer attentivement. Faites attention aux détails. À partir des détails, trouvez un quelconque point faible caché dans le laps de temps le plus court possible. Vous devez aborder la situation calmement et chercher une chance de contre-attaquer. Très bien, j’en ai dit assez pour que vous compreniez ? La plupart des gens n’auront jamais l’opportunité de recevoir mes conseils. Profitez-en. Que personne ne s’éloigne davantage. Mettez-vous en file indienne, s’il vous plaît. Regardez chacun à votre tour.

— … Doit-on vraiment le faire ?

— Bien sûr. Je ne plaisante jamais. Et je ne me moque jamais de personne non plus. Commençons avec JingYi. Jin Ling et SiZhui ont déjà tous les deux regardé.

— Quoi ? s’exclama Lan JingYi. Je ne suis pas obligé de regarder, si ? Les gens sous empoisonnement cadavérique ne peuvent pas bouger. Tu l’as dit toi-même.

— Laisse-moi voir ta langue. Ah.

— Ah.

— Félicitations. Tu es guéri. Tu peux courageusement faire ton premier pas en avant. Aller !

— … Je suis déjà guéri ?! Tu plaisantes, pas vrai ?! »

Ses protestations ignorées, il n’avait d’autre choix que de s’endurcir et s’avancer vers la fenêtre. Il regarda une fois, puis détourna les yeux. Il regarda encore une fois, et détourna à nouveau les yeux. Wei WuXian tapota la planche.

« De quoi as-tu peur ? Je suis juste là. Ça ne risque pas de passer à travers la planche, et encore moins de dévorer tes globes oculaires ou autre.

Lan JingYi s’éloigna en sursautant. 

« J’ai fini de regarder ! »

Par la suite, dès que c’était le tour de quelqu’un, la personne poussait une petite exclamation de terreur. Quand tout le monde fut passé, Wei WuXian reprit :

« Avez-vous fini de regarder ? Dans ce cas, que chacun dise au groupe quels détails vous avez remarqué. Résumons tout ça. »

Jin Ling joua des coudes pour parler en premier.

« Des yeux blancs. Sexe féminin. Petite et maigre. Apparence correcte. Tient une perche en bambou. »

Lan SiZhui réfléchit un moment, avant de parler à son tour.

« La fille m’arrive au torse. Elle est habillée de simples guenilles et ne semble pas très propre, comme une mendiante qui parcourt les rues. La perche en bambou à l’air d’une canne d’aveugle. Se pourrait-il que ses yeux blancs ne soient pas apparus après sa mort, et qu’elle ait été aveugle avant son trépas ?

— Jin Ling a une plus grande quantité tandis que SiZhui a une meilleure qualité, » commenta Wei WuXian.

Jin Ling grimaça d’insatisfaction.

Un autre garçon parla :

« La fille a à peine quinze ou seize ans. Elle a un visage ovale, avec des traits délicats et un air vif. Elle a attaché sa longue chevelure avec une épingle à cheveux en bois, au bout de laquelle une petite tête de renard est sculptée. Elle n’est pas seulement petite, sa silhouette est aussi menue. Même si elle n’est pas extrêmement propre, elle n’est pas sale non plus. Après un brin de toilette, elle serait sans le moindre doute une fille adorable. »

Quand il entendit cela, WeiWuXian sentit immédiatement que ce garçon était promis à un brillant futur. Il le complimenta vigoureusement :

« Très bien, très bien. Ces observations sont à la fois détaillées et uniques. Mon garçon, tu seras sûrement du type sentimental quand tu seras plus âgé. »

Le garçon rougit et se retourna pour faire face au mur, ignorant les rires de ses compères. Un autre garçon prit la parole :

« Il semble que les bruits de perche en bambou contre le sol venait de quand elle marchait. Si elle était aveugle avant son décès, elle ne doit pas être en mesure de voir, même après être devenu un fantôme, et elle n’a donc pas d’autre choix que de s’appuyer sur sa canne d’aveugle.

— Mais comment serait-ce possible ? argua un autre garçon. Vous avez déjà tous vu des aveugles, n’est-ce pas ? Puisqu’ils ne peuvent utiliser leurs yeux, ils se meuvent et avancent lentement, pour ne pas se heurter à quoi que ce soit. Cependant, les mouvements du fantôme derrière la porte sont rapides. Je n’ai jamais vu un aveugle aussi leste auparavant.

— Bon travail, commenta Wei WuXian en souriant. Bravo à toi d’avoir pensé à ça. C’est exactement de cette façon que vous devez faire vos analyses. N’écartez aucun point suspect. Maintenant, invitons-la à l’intérieur pour lui soutirer quelques réponses. »

Aussitôt qu’il eut achevé sa phrase, il retira sans délai une des planches. Les garçons ne furent pas les seuls à sursauter après son geste soudain : même le fantôme à l’extérieur fit de même, et brandit prudemment sa perche en bambou.

Wei WuXian la salua d’abord avant de l’interroger :

« Mademoiselle, avez-vous une quelconque affaire ici, puisque vous les avez suivis jusque-là ? »

La fille écarquilla des yeux. Si elle avait été en vie, elle aurait semblé aussi adorable que possible. Cependant, dénuée de pupilles et avec deux sillons sanglants qui coulaient de ses yeux, elle avait juste l’air de la chose la plus effrayante qui soit. Certains de ceux qui étaient derrière poussèrent une exclamation silencieuse. Wei WuXian les rassura :

« De quoi avez-vous donc peur ? À l’avenir, vous prendrez l’habitude de voir des gens saigner par leurs qiqiao. Actuellement, il y en a seulement deux sur sept qui saignent, et vous ne pouvez pas le supporter ? C’est pour ça que je vous répète d’expérimenter plus de choses et de vous endurcir. » 

Auparavant, la fille tournait en rond furieusement devant leur fenêtre, en cognant le sol avec sa perche en bambou, tapant du pied, les fusillant du regard et agitant ses bras dans tous les sens. À présent, néanmoins, ses actions étaient différentes. Elle faisait des gestes, comme si elle voulait exprimer quelque chose. 

« Étrange, nota Jin Ling. Ne peut-elle pas parler ? »

À ces mots, la fille fantôme s’arrêta, puis ouvrit la bouche.

Du sang se déversa de sa bouche vide. Sa langue avait été arrachée à sa base.

Les disciples en eurent la chair de poule, mais ressentirent la même compassion : “C’est donc pour ça qu’elle ne pouvait pas parler. À la fois aveugle et muette, quelle infortune.”

« Utilise-t-elle la langue des signes ? demanda Wei WuXian. Quelqu’un la comprend ? »

Personne ne la comprenait. La fille était si anxieuse qu’elle tapa des pieds et utilisa sa canne pour écrire des gribouillis sur le sol. Cependant, elle n’était clairement pas issue d’une famille érudite. Elle était illettrée et ne pouvait rien écrire. Personne ne pouvait comprendre ce qu’elle essayait de dire avec seulement cet amas désordonné de bonshommes en bâtons.

Brusquement, tout au bout de la rue, des bruits de pas de course et de halètements humains retentirent.

L’esprit de la fille disparut soudain. Cependant, elle allait sans doute revenir plus tard, Wei WuXian n’était donc pas inquiet. Il replaça rapidement la planche et continua à espionner l’extérieur par la fente. Le reste des disciples voulaient aussi voir la situation à l’extérieur, et se serrèrent en face de la porte, formant toute une colonne de têtes empilées de haut en bas et bloquant la fente entière.

Bien que le brouillard se soit légèrement dissipé depuis quelque temps, à cet instant, il recommença à s’épaissir. Une silhouette se dégagea maladroitement de la brume et se précipita dans leur direction.

La personne était revêtue de noir. Il titubait en courant, comme s’il était blessé. Une épée pendait à sa taille, enveloppée également dans une étoffe noire. Lan JingYi murmura :

« Est-ce l’homme au visage embrumé ?

— Probablement pas, chuchota Lan SiZhui en réponse. L’homme au visage embrumé avait des mouvements complètement différents de ceux de cette personne. »

Un groupe de cadavres ambulants suivaient l’individu. Ils se déplaçaient vite, et le rattrapèrent rapidement. La personne fit face aux attaques en dégainant son épée. Sa lame brillante et limpide trancha à travers le brouillard. Wei WuXian l’encouragea silencieusement : “Joli mouvement !”

Cependant, après l’attaque, l’étrange mais familier son de giclement retentit à nouveau. La poudre d’un noir rougeâtre jaillit des membres amputés des cadavres. L’individu était encerclé. Ne pouvant se cacher nulle part, il demeura là où il se trouvait, et fut immédiatement submergé par la poudre. Lan SiZhui était choqué par la scène.

« Mo-qianbei, pressa-t-il à voix basse, cet homme, nous… »

Un autre groupe de cadavres ambulants s’approchèrent et entourèrent la personne. Le cercle rétrécissait, de plus en plus petit. Son épée trancha encore une fois, et davantage de poudre d’empoisonnement cadavérique jaillit. Il en inspira encore plus, et semblait déjà commencer à perdre son équilibre. Wei WuXian prit la parole :

« Nous devons l’aider.

— Comment comptes-tu l’aider ? rétorqua Jin Ling. Nous ne pouvons pas aller là-bas pour l’instant. Il y a de la poudre partout. Tu risques de t’empoisonner si tu t’en approches. »

Après un moment de réflexion, Wei WuXian se décolla de la fenêtre et se rendit dans la pièce centrale. Les garçons ne purent s’empêcher de le suivre des yeux. Des mannequins de papier dans diverses poses se dressaient silencieusement entre les deux couronnes funéraires. Wei WuXian marcha à grand pas vers eux, et s’arrêta devant une paire de mannequins féminins.

Chaque mannequin avait une apparence différente, pourtant, cette paire semblait avoir été volontairement conçue pour ressembler à des sœurs jumelles. Leur maquillage, leurs vêtements et leurs traits étaient exactement identiques. Avec leurs sourcils arqués et leur expression souriante, on pouvait presque entendre les “hihi” de leur rire. Elles portaient des chignons doubles, des boucles d’oreilles rouges, des bracelets d’or et des chaussures brodées, leur donnant une apparence proche de celle de deux demoiselles de riche famille.

« Pourquoi pas ces deux-là ? » lâcha Wei WuXian.

Il effleura légèrement la lame dégainée d’un des garçons, et se fit ainsi une coupure au pouce. Il se retourna et traça grossièrement deux paires d’yeux et de pupilles sur les mannequins.

Il recula ensuite d’un pas. Avec un sourire fin, il récita :

« Charmants et chastes yeux timidement fermés ;
Lèvres rouge-cinabre au sourire aguicheur ;
Du bien et du mal, nul besoin de vous soucier ;
De par ces yeux peints, je vous invoque sur l’heure. » 1

Sortie de nulle part, une brise glaçante envahit la boutique. Les garçons ne purent s’empêcher d’agripper fermement leurs épées.

Soudain, les mannequins des deux sœurs jumelles se mirent à trembler.

L’instant suivant, des “hihi” gloussés s’échappaient pour de vrai de leurs lèvres aux teintes vives !

C’était l’Invocation des Yeux Peints !

Les deux mannequins de papier ricanaient sans interruption, comme si elles avaient vu quelque chose d’hilarant, tandis que les yeux tracés au sang humain tournaient dans tous les sens dans leurs orbites. C’était une scène absolument stupéfiante, mais aussi terrifiante. Debout devant elles, Wei WuXian baissa la tête en salutation.

Avec respect, elles s’inclinèrent également, retournant un salut encore plus déférent.

Wei WuXian pointa la porte du doigt :

« Amenez la personne vivante à l’intérieur. Mis à part lui, éliminez tout le reste. »

Des rires aigus s’élevèrent de leurs bouches, et un courant d’air sinistre ouvrit la porte à la volée ! 

Côte à côte, elles se glissèrent dehors et au sein du cercle de cadavres ambulants. Il était inconcevable que ces mannequins faits de papier disposent d’une telle force. Chaussées de souliers délicats et vêtues d’habits aux manches ondoyantes, elles amputaient le bras d’un cadavre d’une main pour ensuite arracher la moitié d’une tête de l’autre : c’était comme si leurs manches de papier étaient devenues des lames acérées. Leurs gloussements charmeurs continuaient à résonner tout le long de la rue, à la fois horrifiants et fascinants.

En un rien de temps, les quinze ou seize cadavres ambulants furent réduits en morceaux gisant au sol !

La victoire était totale pour les deux demoiselles de papier. Obéissant aux ordres, elles emportèrent le rescapé affaibli à l’intérieur. Ensuite, lorsqu’elles sortirent à nouveau, les portes se refermèrent toutes seules. Elles se postèrent de part et d’autre de l’entrée et montèrent la garde, comme des statues de lions gardant une demeure, et se turent enfin.

Les disciples à l’intérieur étaient sans voix, choqués.

Ils avaient seulement vu et entendu parler des méthodes de cultivation impropres dans les livres et par le biais de leurs aînés. Jusqu’à présent, ils ne pouvaient comprendre, se disant : “Si ces méthodes sont impropres, pourquoi tant de personnes veulent-elles quand-même les apprendre ? Pourquoi le Patriarche de Yiling a-t-il donc tant d’imitateurs ?” ; et désormais, après l’avoir vu de leurs propres yeux, ils comprenaient enfin la fascination autour des pratiques de ce genre. De plus, l’Invocation des Yeux Peints n’était que la partie visible de l’iceberg. Ainsi, dès que les garçons surmontèrent le choc initial, leurs visages ne montraient aucun signe de répulsion, mais plutôt une excitation qu’ils ne pouvaient réprimer. Ils sentirent que cette expérience les avait enrichis, et leur permettrait d’avoir de nouveaux sujets de conversation avec leurs cadets. Seul Jin Ling ne semblait pas à l’aise.

Lan SiZhui s’approcha pour aider Wei WuXian avec l’étranger. Celui-ci les mit en garde :

« Que personne n’approche. Faites attention à ne pas toucher à la poudre d’empoisonnement cadavérique. Il est possible que même un contact physique puisse vous intoxiquer. »

Lorsque l’individu avait été amené à l’intérieur par les mannequins de papier, il était déjà à demi-conscient, et avait l’air de n’avoir que peu d’énergie en lui. Cependant, à présent, il semblait avoir repris ses esprits. Il toussa un peu, tout en couvrant de la main sa bouche, comme pour éviter que la poudre qu’il avait recraché en toussant n’affecte les autres. D’un ton bas, il demanda :

« Qui êtes-vous ? »

Sa voix semblait extrêmement fatiguée. Il avait posé cette question non-seulement car il ne savait pas qui étaient les gens dans la pièce, mais aussi parce qu’il ne pouvait rien voir.

Une épaisse couche de bandages blancs couvrait ses yeux. Il était probablement aveugle.

Soit dit en passant, il était certes aveugle mais aussi d’assez belle apparence. L’arête de son nez était haute et ses lèvres fines avaient une teinte rouge pâle ; il pouvait presque être décrit comme un très bel homme. Il semblait plutôt jeune, à un âge entre adolescent et homme fait, s’attirant naturellement la sympathie de tous ceux qui croisaient sa route. “Pourquoi ai-je rencontré tant d’aveugles ces derniers jours ? Que ce soit via des rumeurs ou de visu, vivant ou mort,” se demanda Wei WuXian.

Soudain, Jin Ling intervint :

« Hey. Nous ne savons toujours pas de qui il s’agit, ni si c’est un ami ou un ennemi. Pourquoi devrait-on le sauver sans faire preuve de la moindre prudence ? Si c’est une personne mal-intentionnée, ne serait-ce pas comme si nous laissions un serpent entrer ? »

Bien que cela fût vrai, cela sonnait plutôt impoli quand c’était dit de manière si franche en face de l’individu concerné. Étrangement, ce dernier n’était pas en colère et ne semblait pas s’inquiéter le moins du monde d’être mis à la porte. Il sourit, dévoilant les petites pointes de deux canines :

« Jeune Maître, vous avez raison. Il serait mieux que je m’en aille. »

Ne s’étant pas attendu du tout à ce genre de réaction, Jin Ling se figea le temps d’une seconde. Incapable de trouver quoi répondre, il grogna sèchement. Lan SiZhui se hâta de jouer les médiateurs entre les deux :

« Mais il est aussi possible qu’il ne soit pas une mauvaise personne. Dans tous les cas, ne pas aider une personne mourante va à l’encontre des règles de notre secte.

— Très bien. Vous êtes les gentils. Si quelqu’un meurt, ce ne sera pas de ma faute, persista Jin Ling.

— Tu… » fulmina Lan JingYi, mais avant qu’il puisse finir sa phrase, il se tut brusquement, comme s’il avait donné sa langue au chat.

C’était parce qu’il avait vu l’épée que l’homme avait posée contre la table. L’étoffe noire qui l’entourait était quelque peu tombée, laissant entrevoir le corps de l’épée.

L’épée avait été forgée avec un talent incomparable. Le fourreau avait la couleur du bronze, sculptée de complexes motifs ajourés de givre. À travers les motifs, la lame de l’épée brillait comme si elle était faite d’étoiles d’argent, scintillant avec des reflets luminescent en forme de flocons de neige. Elle dégageait une impression pure mais éblouissante de beauté.

Lan JingYi écarquilla des yeux, comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose. Même si Wei WuXian ne savait pas ce qu’il voulait dire, puisque l’homme avait couvert son épée, il ne voulait clairement pas qu’on la voie. Instinctivement, pour ne pas alerter l’étranger, il couvrit la bouche de Lan JingYi d’une main et porta l’index de l’autre à ses lèvres, faisant comprendre aux autres garçons tout aussi étonnés de ne pas faire un bruit.

Jin Ling mima deux syllabes du bout des lèvres, puis utilisa sa main pour tracer les deux caractères correspondant sur la table recouverte de poussière :

“Shuanghua” 2

… L’épée Shuanghua ?

Wei WuXian posa lui aussi sa question du bout des lèvres, sans un son : “L’épée de Xiao XingChen, Shuanghua ?”

Jin Ling et les autres hochèrent positivement la tête.

Les garçons n’avaient jamais rencontré Xiao XingChen en personne, mais “Shuanghua” était à la fois rare et très connue. Non seulement son énergie spirituelle était puissante, mais elle était également remarquablement ouvragée. Elle avait été illustrée dans de nombreux catalogues d’épées, ce qui faisait que tout le monde la connaissait. “Si cette épée est Shuanghua, et que la personne est aveugle…” songea Wei WuXian.

L’un des garçons pensa à la même chose, et ne put s’empêcher de tendre la main vers les bandages recouvrant les yeux de la personne dans l’idée de les retirer pour voir si ses yeux y étaient encore ou non. Néanmoins, juste au moment où sa main toucha les bandages, une expression douloureuse apparut sur le visage de la personne. Il recula légèrement, comme s’il craignait que ses yeux ne soient touchés.

Réalisant sa propre impolitesse, le garçon rétracta immédiatement sa main.

« Pardon, pardon… ce n’était pas volontaire. »

La personne leva sa main gauche, qui était revêtue d’un gant noir et fin. Il voulait se couvrir les yeux, mais était effrayé de le faire. Il était probable que même une légère pression engendrait une douleur insoutenable — une fine couche de sueur était déjà apparue sur son front. 

« Ça va… » réussit-il à lâcher avec difficulté.

Sa voix, cependant, tremblait faiblement.

Avec une telle attitude, il était presque certain que cette personne était Xiao XingChen, qui avait disparu après l’affaire du clan YueyangChang.

Xiao XingChen ne savait pas encore que son identité avait été exposée. Après que la douleur soit passée, il tâta autour pour récupérer Shuanghua. Wei WuXian replaça rapidement l’étoffe noire qui était tombée. Une fois Shuanghua entre ses mains, Xiao XingChen hocha la tête :

« Merci de votre aide. Je vais me retirer.

— Reste pour l’instant, intervint Wei WuXian. Tu as été empoisonné par les cadavres.

— Est-ce grave ?

— Plutôt.

— Si ça l’est, quel intérêt à rester ? C’est au-delà de tout espoir de toute façon. Pourquoi ne pas tuer quelques cadavres en plus avant d’en devenir un moi-même ? »

En entendant comme il ne se souciait pas de sa propre vie, les garçons sentirent leur sang bouillir d’indignation. 

« Qui a dit que vous étiez au-delà de tout espoir ? Restez ici ! Il vous soignera !

— Moi ? réagit Wei WuXian. Pardon, mais tu parles de moi ? »

Il ne pouvait pas dire la vérité : Xiao XingChen avait déjà inhalé bien trop de poudre empoisonnée. Vu sa complexion d’un rouge sombre, il était sans doute trop affecté pour que le congee de riz fonctionne.

« J’ai déjà tué un grand nombre de cadavres dans cette ville, informa Xiao XingChen. Ils ne cessent de me suivre et quand ils meurent, de nouveaux arrivent peu de temps après. Si je reste, vous serez ensevelis sous un océan de cadavres tôt ou tard.

— Sais-tu pourquoi la ville de Yi est-elle devenue ainsi ? »

Xiao XingChen secoua la tête.

« Non. Je ne suis qu’un humble culti… je ne fais qu’errer dans les environs. J’ai entendu parler des événements étranges ici et j’ai décidé d’aller en chasse nocturne dans la ville. Vous n’avez pas vu à quel point les cadavres vivants et ambulants sont nombreux et puissants ici. Certains ont des mouvements si rapides qu’on ne peut les prévoir. D’autres, lorsqu’ils sont tués, libèrent de la poudre d’empoisonnement cadavérique qui intoxique les gens qu’elle touche. Cependant, si vous ne les tuez pas, ils se jetteront sur vous et attaqueront. Dans les deux cas, cela résulte par un empoisonnement, ce qui rend la situation vraiment difficile à gérer. À en juger par vos voix, il y a un certain nombre de jeunes maîtres dans votre groupe, n’est-ce pas ? Il serait mieux que vous partiez aussi vite que possible. » 

À peine eut-il fini sa phrase que les gloussements sinistres des sœurs mannequins s’élevèrent derrière la porte. Cette fois, leur rire était encore plus tranchant.


Notes : 

1 Invocation des yeux peints : l’incantation dans le texte original donne “媚眼含羞合,丹唇逐笑开。不问善与恶,点睛召将来”, tandis que la traduction anglaise donne “Eyes behind thy long lashes, lips parted, smiling in tease. Mind not the good or evil, with smeared eyes I summon thee.” J’ai décidé d’essayer de coller le plus possible à la version en mandarin, et de garder un peu le côté “rythmé” de l’incantation en faisant des vers… en alexandrins… avec des rimes… ahem. Oui, oui, je me suis amusée. L’incantation elle-même est dérivée d’un poème peu connu de He Sicheng.

Notre adorable Xiao-Shimei m’a fait remarquer que “les yeux peints” n’était pas une expression anodine : 点睛 est en fait un idiome, dérivé de l’idiome 画龙点睛, « peindre les pupilles des yeux du dragon », qui signifie plus ou moins « mettre la touche finale à une œuvre », mais surtout sous entend l’idée de donner vie à ladite œuvre (ajouter les yeux, c’est ce qui lui donne de la dimension, une individualité en quelque sorte). Ce serait donc sans doute pour ça que MXTX a choisi ce nom pour l’incantation qui permet de donner vie à un objet inanimé. D’autre part, K d’Exiled Rebels explique également que ce serait une référence à la légende de la peinture d’un dragon qui serait devenu réel après qu’un homme lui ait ajouté des pupilles. 

2 Shuanghua (霜华) : littéralement “givre florissant”.


Bienvenue à Aby-chan dans la team : c’est à elle que vous devez la correction de ce chapitre ! Elle nous assistera désormais en tant que correctrice occasionnelle, mais surtout, elle compilera les chapitres au format epub pour que vous puissiez les télécharger et les lire sur votre liseuse, votre téléphone ou votre tablette avec un confort opimal 😉

Sinon, deux membres de notre serveur Discord, @AquilaLrz et @Puiorette (qui est aussi une artiste, n’hésitez pas à jeter un œil à ses profils sur twitter et instagram) traduisent actuellement en français le drama live action « The Untamed » ou « Chen qing ling »/CQL , l’adaptation de MDZS. Elles sous-titrent directement le drama sur youtube, vous pouvez retrouver leur travail ici :

https://www.youtube.com/playlist?list=PLMX26aiIvX5pYn98zge18X88sfeYbnhTr

S’abonner
Notifier de
guest
8 Commentaires
le plus ancien
le plus récent le plus populaire
Inline Feedbacks
Tous les commentaires
Archangedenfer1 Popo
Archangedenfer1 Popo
1 année

Bienvenue Aby-Chan ^^ Et merci à toute la Team pour ce nouveau chapitre de plus et tous le travail de titan qu’il a surement demandé *.*

Lynshan
Lynshan
1 année

Merci beaucoup pour la traduction. Même si je l’ai déjà lu en anglais je vois que j’apprécie tout autant de la redécouvrir en français. Et puis si ça permet de faire connaître au non anglophone cette histoire tant mieux. Cette histoire mérite d’être partagée. ❤️❤️❤️ J’attendrais la suite bien patiemment 😘

Aurore
Aurore
1 année

Bonjour !
J’ai découvert il a une semaine ce lightnovel chinois… que j’ai adoré ! J’ai tout d’abord regardé l’animé, que je trouve fabuleux, et ne pouvant attendre la saison 2 (qui ne devrait pas tarder, ô joie !) j’ai trouvé votre travail. Ce que vous faites est absolument remarquable, de très bonne qualité… et les explications à la fin font véritablement plaisir, lorsqu’on ne connaît pas l’univers. Alors, félicitations à vous, je vous souhaite d’avoir toujours du plaisir à traduire être histoire ! J’attends la suite avec impatience !

Naako Arion
Naako Arion
Répondre à  Aurore
1 année

Je suis comme toi. J’ai découvert récemment Mo dao zu shi et j’ai juste adoré ! J’ai adoré votre traduction aussi ! Vous faites un excellent travail vraiment bravo !

Aralorn
Aralorn
1 année

Un énorme MERCI encore et toujours pour le travail de toute la team 😍!

Céline Mancellon
Céline Mancellon
1 année

Je vous aime. Non mais juste… voilà. Je suis tellement en amour avec cette histoire et ses personnages qu’avoir une traduction de cette qualité de OUF, vous méritez des tonnes d’amour et de remerciements. Vivement le prochain chapitre et bon courage à vous ~ merci pour for your hard work.

AruBiiZe
AruBiiZe
1 année

Ce petit farceur de Wei WuXian ! xD

Mangez dans des latrines… Quels métaphores très bien choisi ? lol

La pauvre excuse JingYi ! xD

SiZhui ! <3

Le type sentimental ?! x'D

Genre taper la discute avec un fantôme ! xD Pourquoi pas l'invité à prendre le thé aussi ?
Wei WuXian est tellement parfait ! <3

Beau travail pour la traduction de l'incantation ! :O
C'est vraiment un travail de qualité ! 🙂

C'est vrai que c'était une invocation spupéfiante ! *o*

C'est aussi vrai que ça fait beaucoup d'aveugle ! x'D

Cette phrase.. « Jeune Maître, vous avez raison. Il serait mieux que je m’en aille. »
Il vient clairement de l'avouer, non ? Que c'est une personne dangereuse… non ?

Ces nouveaux élèves ont foi en leur nouveau professeur ! xD

Ce nouveau personnage ne connait pas encore Wei WuXian ! Mouahahaha

*

Bienvenue Aby-Chan ! 😀 Très bonne idée le format EPUB ! 😉

"The Untamed" est aussi disponible sur VIKI Rakuten. 🙂

Merci beaucoup pour ce nouveau chapitre trèèès intéressant ! 😀
Bonne continuation !

PS: D'avoir vu le drama, je peux maintenant mettre un visage plus clair sur les personnages, c'est juste tellement agréable ! <3