La Terrasse Dorée – Chapitre 1

Index | Ch. 2

Traduit par Laina, corrigé par Alowynn

Chapitre 1 – Prologue

En la 25e année de l’ère de Yuantai, au Dazhou [1], les Tartares de l’Est [2] envahirent le Beijiang [3]. L’armée de défense des frontières de la Cavalerie de Fer du Beiyan [4] rejoignit les garnisons des Préfectures Ning et Tong. Ces forces convergèrent à la rivière Wuding [5] pour remporter une victoire dévastatrice sur les troupes Tartares, les repoussant de plus de trois cents kilomètres et reprenant possession de la Porte Ouest de l’Automne.

En août de la même année [6], le clan de la Perle Noire [7] des Tartares de l’Est présenta une doléance à l’empereur [8]. Ils demandèrent à capituler, exprimant leur volonté de se soumettre à nouveau à l’autorité du Dazhou, se déclarant ses vassaux, et payèrent un tribut. Le 16 août, les ambassadeurs des deux camps achevèrent la cérémonie de reddition au bord de la rivière Wuding. Il fut décidé que les Perle Noire verseraient un tribut annuel de fourrures, de substances médicinales, de chevaux, d’or et d’argent. De plus, le propre fils du Khan serait envoyé à la capitale, où il intègrerait l’Académie Impériale pour apprendre l’étiquette et la bienséance des Plaines Centrales.

En septembre, la cour impériale publia un décret ordonnant au commandant de la Cavalerie de Fer du Beiyan, le Marquis [9] de Jingning [10], Fu Shen, d’escorter le corps diplomatique Tartare jusqu’à la capitale pour une audience avec le souverain.

Le conflit s’étant stabilisé pour le moment et les troupes de la Perle Noire s’étant retirées à l’extérieur de la Porte, Fu Shen n’était pas inquiet. Il ordonna donc à son subordonné Yuan Huan de ramener le gros des troupes au Beijiang, tandis que lui-même dirigeait une escouade de ses meilleurs cavaliers pour escorter les diplomates vers le sud.

Le 9 septembre, le convoi diplomatique traversait le Défilé des Sables Bleus [11] quand le sol se mit à trembler continuellement. De chaque côté, les parois de la montagne s’effondrèrent avec grand fracas dans une pluie de graviers et de roches, les chevaux effrayés ruant violemment. Dans la panique, le carrosse du jeune prince Tartare ne put esquiver à temps, et fut complètement écrasé par un rocher tombé du ciel.

Le Défilé des Sables Bleus était étroit et escarpé, mais de par sa position au cœur du Dazhou, il n’avait jamais connu la guerre. En toute logique, il n’aurait pas dû se produire une embuscade à cet endroit. Fu Shen était resté en alerte perpétuelle et avait pris de grandes précautions pendant tout le trajet, mais jamais il n’aurait pu imaginer qu’une calamité aussi désastreuse et inattendue se produise juste aux portes de chez lui. En cet instant, il n’eut pas le loisir de s’inquiéter pour le prince ; voyant les rochers tomber juste devant le convoi, il tourna bride immédiatement et hurla « Arrière ! », ramenant à la hâte le groupe vers l’entrée du défilé.

La fumée et la poussière flottaient dans l’air, teignant presque toute la vallée d’un brun sablonneux. Au sommet des hauts arbres, un mécanisme d’arbalète habilement élaboré corrigea sa direction, la pointe de la flèche, aux reflets sinistres, fixée sur le Commandant du Beiyan éperonnant son cheval lancé à toute allure.

En cet instant de crise imminente, son instinct aiguisé, perfectionné sur les champs de bataille, fut ce qui lui sauva la vie. La flèche fendit l’air, mais Fu Shen semblait avoir des yeux dans le dos. Il se pencha en avant pour l’esquiver et se plaqua contre le dos de sa monture tout en tirant un grand coup sur les rênes. Le destrier s’arrêta brusquement, se cabra haut dans les airs, et fit demi-tour sur place, juste assez pour éviter la flèche qui lui aurait été fatale. La pointe, dans sa course rapide, frôla le dos de Fu Shen, et s’enfonça d’un centimètre dans la paroi rocheuse avec un bruit métallique, avant d’être emportée par le sable en mouvement.

« Qui… ?! »

Qui donc voulait le tuer ?

Cette pensée glaçante ne traversa qu’un instant son esprit. Le moment suivant, les appels et les cris des soldats autour de lui ramenèrent Fu Shen à la réalité.

« Général, attention ! »

L’énorme rocher qui tomba d’en haut occulta le ciel, et bloqua complètement sa ligne de vue vers l’arrière.

Le 9 septembre de la 25e année de l’ère Yuantai, le représentant diplomatique des Tartares de l’Est fut attaqué au Défilé des Sables Bleus de la Préfecture Tong. Le plus jeune prince des Tartares de l’Est fut tué sur place, et plus de la moitié du convoi diplomatique fut perdu. Le Marquis de Jingning, Fu Shen, qui en assurait l’escorte, eut les deux jambes écrasées par un rocher. Gravement blessé, il fut ramené au Beijiang par des gardes de confiance, qui chevauchèrent nuit et jour. Bien qu’il eut la chance d’avoir la vie sauve, son rétablissement complet demeurait incertain.

Quand cette nouvelle atteignit la capitale, toute la cour et le peuple explosèrent en un vacarme stupéfait.

L’Empereur Yuntai, fou de rage, publia un édit impérial pour que les trois divisions en charge de la Justice enquêtent rigoureusement sur cette affaire. Il ordonna également que de nouvelles faveurs soient accordées à Fu Shen : dix mille boisseaux de grains [12] furent ajoutés au salaire de fonctionnaire du Marquis de Jingning, il reçut le titre de « Général Gardien de la Nation » [13], on lui remit un sceau d’or au ruban de pourpre [14], et il fut autorisé à conserver ses fonctions lors de son retour à la capitale pour sa convalescence.

L’affaire de la blessure de Fu Shen se propagea avec grand bruit à travers la capitale, et beaucoup devinèrent secrètement dans quelles mains le pouvoir militaire du Beiyan allait ensuite tomber. L’empereur émit un nouveau décret pour freiner temporairement les commérages de la foule : Fu Shen restait toujours Commandant, il n’était que temporairement éloigné du front nord. Si le Général Fu était suffisamment sage pour voir la réalité en face, il en comprendrait le sens caché [15] ; après son retour à la capitale, il abdiquerait et renoncerait à son poste en faveur de quelqu’un de plus qualifié. En rendant son pouvoir militaire à Sa Majesté, il pourrait alors échanger ses jambes contre une vie de gloire, de splendeur, et de richesse.

De ce point de vue, Sa Majesté ne se contentait pas d’accorder un traitement de faveur à celui qui lui avait rendu un service extraordinaire ; ses actions étaient suffisamment magnanimes pour qu’on puisse dire qu’il le récompensait avec la plus grande bienveillance.

Le Marquis de Jingning et l’armée du Beiyan au centre de ces rumeurs reçurent ce décret mais ne donnèrent absolument aucun signe de vie. Ce n’est qu’à la fin du mois de septembre que Fu Shen envoya un livret détaillant les arrangements pour le transfert des affaires militaires des troupes en garnison dans le nord, et une lettre demandant à l’empereur la permission de quitter son poste pour se rétablir de ses blessures.

Cette lettre permit à l’Empereur Yuntai de pousser un soupir de soulagement. Il suivit la coutume prescrivant de rejeter la démission de Fu Shen et lui permit de quitter le Beijiang pour revenir à la capitale.

Nombreux étaient ceux dans la capitale à compter les jours, la tête levée dans l’attente de voir ce qu’il était advenu du célèbre Marquis de Jingning. À des milliers de kilomètres de là, sous un ciel baigné de lumière crépusculaire, un petit carrosse entouré d’une escorte de gardes quitta le chef-lieu étroitement défendu de la Préfecture Yan et se hâta vers la capitale.


Notes :

[1] Yuantai (元泰) est le titre de l’empereur actuel, et il s’agit de sa 25e année de règne. Le Dazhou (大周) est le nom du pays où le roman se déroule, ainsi que celui de la dynastie actuelle.

[2] D’après Wikipedia : « Il ne faut pas confondre les Tatars avec ce que l’on appelait en Occident les Tartares, terme qui désignait des peuples turcs d’Europe orientale et d’Asie du Nord, ainsi que les Mongols, les Toungouses, auxquels on ajoutait parfois les Tibétains. » Je privilégie ici le terme Tartares, qui désigne donc un ensemble de peuples d’Asie, une entité plutôt floue, car, bien que le roman se déroule dans un contexte historique, il ne suit pas strictement la réalité historique. Il sera plus tard expliqué que les « Tartares » dans le roman se sont divisés en plusieurs factions, et il s’agit ici de la tribu de l’Est.

[3] 北疆 la partie nord de la province de Xinjiang, région aussi appelée Dzoungarie, aux confins nord-ouest de la Chine. Elle était anciennement traversée par l’itinéraire nord de la Route de la Soie. En rouge ici :

[4] 北燕 ou Yan du Nord, un ancien état au nord de la Chine, près de l’actuelle capitale Beijing :

[5] Il s’agit de l’actuelle rivière Yongding, au nord de la Chine. Plus d’informations : https://fr.wikipedia.org/wiki/Yongding_(rivi%C3%A8re) 

[6] Dans ce roman, toutes les dates sont exprimées dans le calendrier chinois, dont les mois sont basés sur les phases de la lune. Il ne s’agit donc pas ici du mois d’août tel que nous l’entendons mais du huitième mois de l’année. Pour plus de fluidité dans la lecture, j’ai décidé d’utiliser le nom des mois en français.

[7] 乌珠 : 乌 () = noir,sombre,corbeau, 珠 (zhū) = perle

[8] 章表, « memorial to the throne » en anglais, c’était un moyen ouvert à tous, du Prince Héritier au paysan le plus pauvre, pour soumettre un message à l’empereur. Un « memorial » a une présentation très codifiée, et est lu et approuvé par plusieurs fonctionnaires avant d’être remis à l’empereur. Il n’existe pas à ma connaissance de traduction officielle en français, j’ai choisi doléance par rapprochement avec notre système existant sous l’Ancien Régime.

[9] Il existait 5 rangs aristocratiques en Chine impériale, par ordre décroissant : 公 (gōng) = Duc, 侯 (hóu) = Marquis, 伯 () = Comte, 子 () = Vicomte, 男 (nán) = Baron. Fu Shen, le personnage principal, a donc le titre de Marquis. Au passage, en Chine tout comme en Europe, le titre de Marquis était accordé à un seigneur à la tête d’une marche, c’est-à-dire un territoire aux frontières du pays, avec une mission de défense de cette frontière.

[10] 靖 (jìng) = pacifier, 宁 (níng) = paix. Le Marquis de Jingning pourrait donc être traduit par « Marquis Pacificateur ».

[11] 青沙隘 : 青 = bleu ou vert, 沙 = sable, 隘 = défilé, passage étroit

[12] 千石 dans le texte d’origine. 千 signifie mille, et 石 est une unité de mesure du grain, d’une contenance approximative de 100 litres. Le boisseau est une ancienne unité de mesure française pour les matières sèches et notamment le grain, d’une contenance approximative de 10 litres.

[13] 镇国将军, traduction littérale. C’est le titre le plus haut pour les généraux. (Le général reste cependant subordonné aux membres de la famille impériale)

[14] 紫绶金印, traduction littérale. Un sceau était l’équivalent de la signature d’une personne (en voilà un en exemple : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sceau_du_roi_de_Na). Le fait qu’il soit d’or dénote bien sûr un statut élevé. Le pourpre était, suivant la dynastie, considéré comme une couleur réservée aux hauts fonctionnaires.

[15] 闻弦歌而知雅意 littéralement « entendre la chanson et connaître l’élégance ».

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Agent_Ily
Agent_Ily
10 février 2021 19:21

Moi qui adore les fictions historiques (principalement occidentales), je suis trop contente de pouvoir lire cette histoire x3 ! (en plus la période deans laquelle se déroule le livre me fait penser au XIe et XIIe siècle à la période de Genghis Khan et de Kubilay Khan, une période passionnante d’Asie central et Est *-*)

snasurto
11 février 2021 19:35

Merci pour ce premier chapitre .