La Terrasse Dorée – Chapitre 2

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Traduit par Laina, corrigé par Alowynn

Chapitre 2 – Retour à la Capitale

La route vers le sud depuis la Préfecture Yan passait par le District de Guangyang, par Baitan, et bien d’autres lieux encore. Une fois Miyun [1] atteint, on pouvait déjà apercevoir la capitale au loin.

L’automne était arrivé, amenant le froid dans son sillage. Il avait déjà neigé dans le nord, mais près de la capitale le temps restait agréablement frais, parfait pour voyager. Il était environ midi. Une escouade de cavaliers chevauchait sur la route officielle, le chef du groupe scrutant l’horizon. En remarquant, non loin, une échoppe de thé au bord du chemin, il leva légèrement les rênes et ralentit l’allure. Quand le carrosse derrière eux les rattrapa, il s’en approcha et toqua deux fois contre le panneau de bois pour demander : « Général, nous avons passé la nuit à galoper. Pourquoi ne pas nous arrêter un peu avant de continuer ? »

Les rideaux du carrosse s’entrouvrirent. De l’intérieur émana le parfum amer des herbes médicinales, accompagnant la voix basse d’un homme : « Il y a un endroit proche où se désaltérer ? Alors allons-y, nous pourrons nous reposer et nous réorganiser. Mes frères, vous avez travaillé dur. »

Le cavalier acquiesça, et ils lancèrent leurs chevaux au galop. La poussière volait sur leur passage, attirant le regard en coin des passants assis au bord de la route.

Ce groupe ne portait aucune bannière. Ils étaient vêtus de tenues militaires bleu-vert avec des manches étroites et un col croisé. Chacun d’entre eux avait une silhouette énergique qui laissait deviner leur grande compétence, et ils dégageaient une aura austère et imposante. Même s’ils n’affichaient pas ouvertement leur identité, il était clair qu’on ne pouvait se permettre de les provoquer.

Le tenancier de la petite échoppe de thé était un homme peu bavard ; il avait connu son lot de misère, et était habitué aux allées et venues des gens. Le chef du groupe descendit de cheval et lui tendit un lingot d’argent [2], avant d’enjoindre à ses subordonnés de se reposer et se restaurer. Quant à lui, il repéra une table à l’ombre, l’essuya, et demanda au tenancier de préparer un thé chaud et quelques en-cas. Il ressortit ensuite pour aller aider un jeune noble, dont le teint pâle et la disposition laissaient présager qu’il souffrait d’une invalidité chronique, à sortir du carrosse.

Celui-ci marchait d’un pas mal assuré, son visage marqué par la maladie. Il ne pouvait avancer qu’avec l’aide de quelqu’un le soutenant par le bras. Même franchir la courte distance entre le carrosse et l’échoppe ne se fit qu’au prix d’un long effort. Lorsqu’enfin il s’assit à la table, son corps semblait incapable de tenir plus longtemps et il ne pouvait s’arrêter de tousser. Les autres clients sous l’auvent de paille poussèrent eux aussi un soupir de soulagement ; rien qu’à le regarder ils se sentaient épuisés pour lui. 

Pourtant, en l’étudiant de plus près, il avait quelque chose d’étrange : même si l’homme semblait prêt à rendre son dernier souffle à tout moment, son corps possédait un caractère indescriptible qui attirait immanquablement le regard. Ses traits étaient extraordinairement raffinés, mais ce n’était pas l’élégance délicate de la beauté d’une femme ou le charme d’une fleur de printemps. Au contraire, il avait des sourcils soignés et des yeux de phénix [3], un nez droit et des lèvres fines, le visage imprégné d’une froideur perçante.

Il était grand et paraissait habitué à devoir pencher la tête pour s’adresser aux autres, ne relevant ses paupières qu’à moitié. Tout son corps, débordant d’une lassitude désinvolte, était amaigri par la maladie ; il semblait que même le bol de porcelaine grossière de l’échoppe serait suffisamment lourd pour lui casser le poignet.

Mais, lorsqu’il était assis, son dos émacié se tenait droit comme un pinceau, tel un jeune bambou sortant de terre, un long couteau endurci par la forge ; même marquée d’innombrables cicatrices, cette lame froide pouvait encore boire sa part de sang. De même, son corps affaibli ne l’empêchait pas de balayer d’un regard dédaigneux et arrogant tout ce que touchait la lumière des cieux.

Les marchands ambulants tendaient inconsciemment le cou pour le dévisager, tels un troupeau d’oies captivées. Le jeune noble sirota lentement un bol d’eau, puis il le reposa sèchement sur la table : « Messieurs, vos cous se sont tant allongés qu’on pourrait y attacher un âne. Suis-je si beau que cela ? »

À ces mots, les clients autour de lui frissonnèrent immédiatement. La plupart des oies, vexées, détournèrent le regard, mais quelques-unes des plus enthousiastes se rapprochèrent pour entamer la conversation : « D’où vient donc ce jeune Monsieur ? Vous aussi vous allez à la capitale ? »

Xiao Xun, toujours prêt à obéir au doigt et à l’œil aux ordres de ce jeune noble, sentit son crâne parcouru de picotements. L’homme n’avait à prononcer qu’un seul « Dégagez » et Xiao Xun irait immédiatement pendre l’intrus à l’arbre dehors.

Qui aurait pu deviner que ce jeune à l’apparence si hautaine fasse preuve de tant de tolérance ? Il répondit avec calme : « De la Préfecture Yan au nord, je me rends à la capitale pour un traitement médical. »

Tous ceux qui l’accompagnaient étaient vêtus de manière banale et ne portaient pas d’épées. Leurs véhicules et leurs chevaux n’étaient pas non plus ostentatoires. Même si les gardes avaient l’air imposants, ce jeune noble à leur tête portait des habits ordinaires. Les marchands devinèrent alors qu’il s’agissait du fils d’une famille riche et influente de la Préfecture Yan. Le chef-lieu de Yan, une importante ville militaire près de la frontière, avait des coutumes traditionnellement strictes et farouches, et il était donc normal que les voyageurs soient escortés par des membres de leur famille appartenant à l’armée.

N’étant que des étrangers rassemblés là par hasard, il n’était pas approprié pour les marchands de poser des questions directes sur sa maladie. Ils changèrent plutôt de sujet pour parler d’une autre affaire récente : « Jeune Monsieur, puisque vous venez du nord, vous avez déjà croisé le carrosse du Général Fu ? Vu les honneurs avec lesquels il est rentré dans sa ville natale [4], j’ose pas imaginer la splendeur de son cortège ! »

Xiao Xun manqua de s’étrangler avec son thé. Le jeune noble haussa ses longs sourcils et demanda avec grand intérêt : « Le Général Fu ? Est-ce le même que celui que je connais ? »

« Bien sûr ! Qui d’autre, à part le Marquis de Jingning, a une telle réputation ? »

Le jeune homme semblait enthousiasmé par cette conversation et poursuivit : « Je vois que vous en savez beaucoup sur ce Fu… Général Fu ? »

« Oh, pas du tout, pas du tout. » Le marchand sourit et agita la main humblement. « Nous autres les marchands, on voyage du nord au sud, et sur la route on entend souvent des choses sur le Général Fu. Depuis qu’il garde le Beijiang, les routes sont calmes et sûres, et nos affaires vont beaucoup mieux qu’avant. Quand les gens de la capitale parlent de lui, tout le monde l’admire. Vous savez, l’année dernière quand il a dirigé la Cavalerie de Fer pour vaincre les Tartares, je venais juste de rentrer du nord pour revendre des fourrures. Dans toutes les rues de la capitale on entendait ‘Tant que le Commandant Fu est au Beijiang, la capitale peut dormir tranquille.’ Toutes les histoires racontées dans les auberges, les chansons, les pièces de théâtre… C’est toujours lui le héros. »

Clairement, l’armée du Beiyan et le Marquis de Jingning jouissaient d’une popularité florissante.

La Cavalerie de Fer du Beiyan était connue comme étant la ligne de défense de la frontière nord du Dazhou. Depuis ses débuts, elle avait toujours été sous le commandement du clan Fu, et, plus encore, elle avait même été créée à partir de la garnison frontalière que dirigeait le Duc de Ying [5], Fu Jian.

Les habitants des Plaines Centrales appelaient les nomades des steppes du nord les Tartares. De nombreuses décennies plus tôt, le peuple Tartare connut une période de troubles internes et se divisa en plusieurs factions. Une partie des tribus fut contrainte de se déplacer vers l’ouest, où ils se mélangèrent aux peuples Hu et Sogdia, et furent renommés les Tartares de l’Ouest. Une autre partie occupa les riches pâturages des régions du centre et de l’est, et on les appela donc les Tartares de l’Est. Il y a maintenant 23 ans, au tout début du règne de l’actuel Empereur Yuantai, Sun Xun, la tribu des Tartares de l’Est eut l’audace d’envahir le Dazhou. À cette époque, l’armée frontalière était faible et réduite et elle fut vaincue immédiatement par les forces Tartares, puissantes et bien entraînées [6]. Ils déferlèrent sur le nord, pillant et massacrant tout sur leur passage. Même Xuanqing et Baoning, deux villes stratégiquement importantes à la frontière, furent vidées de leurs habitants et entièrement détruites.

Le règne de l’empereur précédent avait été marqué par une longue période de paix, plus de trente ans sans l’ombre d’un conflit. Personne n’aurait pu imaginer que les Tartares de l’Est dirigeraient une armée vers le sud, ni se douter de la faiblesse de l’armée frontalière qui n’avait même pas les moyens de se battre, permettant aux ennemis d’atteindre les portes du Dazhou en un instant.

À la cour impériale, les voix demandant de négocier la paix se firent de plus en plus fortes. Mais l’Empereur Yuantai était dans la fleur de l’âge, et en tant que seigneur suprême du pays, il refusa de s’incliner devant des barbares [7]. Juste à cette époque, grâce à ses nombreux mérites militaires, Fu Jian fut transféré du Lingnan [8] au sud à la Préfecture Gan [9] au nord. L’Empereur Yuantai le promut ainsi au poste de gouverneur militaire [10] de Gan, et lui ordonna de diriger les troupes des Préfectures Gan, Ning, et Yuan face aux Tartares. Au bout de deux ans, Fu Jian, ses deux fils, et les officiers sous son autorité, avaient rassemblé cent mille soldats dans une grande armée de défense de la frontière afin d’éliminer la menace ennemie. Fu Tingzhong, le fils aîné de Fu Jian, alla même jusqu’à franchir la Grande Muraille, et mena ses troupes au cœur des steppes. Il réussit presque à s’emparer de la capitale des Tartares de l’Est, et ne dut son échec qu’à la mort de son père, emporté par la maladie. Après la campagne, Fu Jian reçut les titres posthumes de « Duc de Ying » et de « Général Grand Pilier de la Nation » [11]. Fu Tingzhong, héritier du titre de Duc de Ying, prit la tête des armées des Préfectures Gan, Ning, et Yuan. Le deuxième fils, Fu Tingxin, reçut la position de « Général Gardien de la Nation » pour gérer les affaires militaires des Préfectures Yan et You.

Ces deux frères constituèrent une ligne de défense invulnérable au nord du Dazhou. L’armée frontalière menée par le clan Fu était désormais appelée la Cavalerie de Fer du Beiyan. Pendant plus de dix ans, de la 6e à la 18e année de l’ère Yuantai, grâce à la force de dissuasion de cette Cavalerie, les Tartares restèrent inactifs. Les frontières étaient en paix, les guerres un lointain passé.

Mais la 19e année, Fu Tingzhong fut assassiné par les Tartares de l’Est, et, après avoir formé une alliance avec le peuple Zhe au nord, ils envahirent à nouveau le Dazhou. Fu Tingxin, à la tête d’une force isolée, parvint à pénétrer loin dans les rangs ennemis, mais il périt sur le champ de bataille. Comme auparavant, l’armée Tartare atteignit presque les portes de la ville. Toutefois, la cour impériale ne disposait plus de ses nombreuses troupes d’élites, et l’Empereur Yuantai n’avait plus la même détermination intrépide. Les partisans de la guerre se querellèrent avec les partisans de la paix pendant maintes audiences matinales, et ils finirent par prendre ensemble une décision à la fois confuse et avisée.

Ils poussèrent le fils aîné de Fu Tingzhong, Fu Shen, n’ayant même pas encore atteint l’âge adulte [12], directement sur le champ de bataille.

Les Tartares de l’Est et le clan Fu, ennemis jurés, se vouaient mutuellement une haine profonde ; cette fois l’invasion était motivée par la vengeance. Et qui provoque le conflit doit réparer les dégâts. De plus, Fu Shen avait suivi son père et son oncle dans l’armée depuis sa plus tendre enfance, grâce à quoi il avait pu se forger une solide expérience. On raconte que Fu Tingxin soupirait souvent, ému de voir « un successeur qualifié, digne de reprendre le flambeau ». Peut-être pouvait-on alors reconnaître, à contrecœur, que Fu Shen possédait « le talent et les capacités pour être commandant en chef ». 

Cette raison parut suffisante. Mais si l’on examine les dynasties précédentes, a-t-on déjà vu un tel exemple de « ministres repus et oisifs se retranchant comme des tortues dans leur carapace, laissant seul un adolescent faire face aux bêtes sauvages » ?

Par chance dans ce malheur, il était fort probable que la famille Fu soit la réincarnation collective de l’Étoile du Général [13] : Fu Shen surpassa ses prédécesseurs pour devenir un commandant militaire de génie, un talent unique en son genre.

La situation au Beijiang était urgente et seules les Préfectures Tang et Tong voisines pouvaient lui porter secours. Cependant, quand Fu Shen fut poussé sur le devant de la scène, il n’attendit pas de recevoir l’aide des siens. Au lieu de cela, il rassembla la Cavalerie de Fer du Beiyan et affronta le gros de l’armée Zhe aux Trois Cols dans la Préfecture Yan. Il fit ouvrir une route commerciale avec les Tartares de l’Ouest et leur accorda une certaine autonomie locale, grâce à quoi il put aussi compter sur la force du clan de la Belle Étendue Sauvage [14]. Ainsi, il parvint à contourner vers le nord-ouest les armées Tartares et Zhe réunies et à les encercler. Cette double attaque marqua la fin du conflit au Beijiang.

Après la guerre, les troupes de la Belle Étendue Sauvage furent incorporées à la Cavalerie de Fer du Beiyan. Pour éviter des difficultés de mobilisation et pour ne pas trop étirer le front, Fu Shen rendit à l’administration centrale son contrôle sur les forces des Préfectures Gan, Ning, et You. Il choisit de se concentrer sur la gestion des Préfectures Yuan et Yan pour constituer une ligne de défense frontalière. Suite à la bataille des Trois Cols, Fu Shen devint officiellement le Commandant de la Cavalerie de Fer du Beiyan, et on lui accorda le titre de Marquis de Jingning en récompense.

Au vu des efforts désespérés qu’il avait fournis pour inverser la situation [15], il aurait été parfaitement justifié qu’il hérite du titre de Duc de Ying, mais l’Empereur Yuantai traîna des pieds et finit par ignorer complètement la tradition ancestrale. Non seulement il accorda le titre au troisième frère de la famille Fu, mais il accepta aussi la décision de Fu Shen de quitter la résidence du Duc de Ying et de vivre seul.

En prêtant attention, n’importe qui pouvait voir que Sa Majesté avait désormais peur du clan Fu et de la possibilité que cette famille produise un Duc de Ying qui resterait « célèbre pour les générations à venir ».

Mais certains sont destinés à vivre à contre-courant. En seulement quelques années, le Marquis de Jingning Fu Shen renforça sa mainmise sur la Cavalerie de Fer du Beiyan. Il grandit pour devenir le pilier armé du Dazhou et une épine dans le flanc des Tartares et des Zhe. C’était surtout à lui qu’on pouvait attribuer l’absence de conflit au Beijiang ces derniers temps, permettant aux petites gens de vivre et de travailler dans la paix. Tant que Fu Shen était présent dans l’armée, même s’il se contentait de rester assis et de jouer le rôle de prête-nom, il demeurait le moyen de dissuasion le plus efficace face aux différentes tribus du nord.

Le jeune homme écoutait les bavardages exagérés qui fusaient autour de lui avec une moue amusée, mais quand il entendit la phrase « la capitale peut dormir tranquille », son sourire s’effaça complètement. Voyant son regard fermé, Xiao Xun s’empressa de lui resservir du thé et interrompit délibérément la conversation : « Génér… Monsieur, nous avons encore de la route à faire cet après-midi, vous devriez manger un peu plus. »

Le jeune noble se reprit et but une gorgée de thé. Il sourit à nouveau, cette fois avec une pointe de sarcasme, et soupira à voix basse : « Si ces paroles se propagent, combien de gens ne pourront plus dormir sereinement… »

Un client portant un chapeau en bambou, attiré par leur conversation, s’approcha. Désireux d’accaparer l’attention, il lança d’un air mystérieux : « J’ai souvent entendu dire qu’une ‘force extrême est inévitablement suivie par la disgrâce, et une grande prospérité présage le début du déclin’. Réfléchissez : le Marquis de Jingning a combattu au Beijiang pendant tellement longtemps, sa situation est exactement celle de ce proverbe, non ? Les généraux célèbres dans l’histoire ont tous eu soit une vie très courte, soit une vie de solitude sans héritiers. C’est parce qu’ils étaient tous des Étoiles du Général descendues sur terre, destinés à commettre des massacres [16], différents des gens ordinaires. À mon avis, le Marquis de Jingning est né sous l’Étoile Qisha [17], j’en suis certain. Ce qui est arrivé à ses jambes est sûrement le résultat de toutes les morts qu’il a causées… »

Avec un grand bruit, le bol dans la main de Xiao Xun éclata en plusieurs morceaux. Du sang coula d’entre ses doigts. Tout le monde se tourna vers la source du bruit pour le dévisager d’un air abasourdi. Un silence gêné s’abattit immédiatement sur la petite échoppe.

« Vous avez un peu trop de force dans les mains, la prochaine fois je vous achèterai un bol en fer pour vous éviter de tout détruire. » Le visage du jeune noble n’avait pas changé d’expression. Il continua avec nonchalance : « Allez panser votre plaie. N’oubliez pas ensuite de rembourser ce que vous avez cassé. »

Xiao Xun baissa la tête et acquiesça.

La conversation ainsi interrompue ne pouvait en aucun cas reprendre. L’homme au chapeau avait beau décrire les grands généraux comme des immortels descendus sur terre, ses paroles n’étaient ni des éloges, ni de bon augure. Cette fois ce n’était qu’un bol qui en avait fait les frais, mais la prochaine fois il pourrait très bien se faire battre à mort.

Seul le jeune noble semblait en décalage avec l’atmosphère, regardant la scène sans accorder trop d’importance à ce qu’il venait de se passer. Il sourit légèrement : « Intéressant. D’après ce que dit ce cher monsieur, puisque ceux qui ont une vie courte ou solitaire ont forcément commis un crime… Alors le Marquis de Jingning, qui est maintenant invalide, devrait bientôt se marier. »

Xiao Xun : « … »

Dans l’assistance, quelqu’un frappa sur la table et se leva d’un bond : « Comment un si grand homme peut s’inquiéter de ne pas trouver d’épouse ?! Un héro tel que le Marquis de Jingning peut avoir toutes les femmes qu’il désire ! »

Une autre personne approuva : « Oui ! Exactement ! Et s’il préfère les hommes, combien d’hommes sont prêts à l’épouser [18] ! »

Des éclats de rire assourdissants retentirent dans la petite échoppe.

Lors de la dynastie précédente, les mariages entre hommes avaient été à la mode au Dazhou. Si aujourd’hui ce genre d’union était interdit pour les gens du peuple, les fonctionnaires influents conservaient encore ce droit. Il existait même une affaire dans laquelle l’empereur en personne avait accordé un mariage entre deux hommes. En tant que célèbre cœur à prendre de la capitale, le Marquis de Jingning était le mari de rêve pour d’innombrables jeunes filles. Mais il avait repoussé la question du mariage pendant si longtemps que certains le soupçonnaient d’avoir des penchants inhabituels.

Maintenant que la conversation avait bifurqué vers le sujet plus léger des affaires de cœur, l’enthousiasme de chacun redoubla. Le jeune homme cessa de parler, se contentant d’écouter les autres débattre de la vie du Marquis de Jingning, un mince sourire aux lèvres comme s’il écoutait une histoire fascinante.

Après un moment de silence, Xiao Xun chuchota : « Génér… Monsieur, le soleil est bientôt couché, nous devrions partir. »

« Mmm ? Oui, partons. » Le jeune homme tendit la main pour que Xiao Xun l’aide à se relever. Il adressa un salut nonchalant aux marchands : « Mes frères, je dois me hâter vers la capitale, excusez mon départ. »

Les autres lui rendirent ses adieux. Xiao Xun l’aida à remonter dans le carrosse et baissa les rideaux. Le convoi avait déjà parcouru une certaine distance, quand Xiao Xun entendit soudain la voix du jeune noble l’appeler : « Zhongshang [19], donnez-moi un comprimé. »

« Mais, le docteur Du n’avait pas dit de prendre le médicament une demi-heure avant l’arrivée ? » Xiao Xun sortit un petit sac contenant une bouteille de porcelaine blanche et fine. « Il nous reste encore deux heures de trajet avant d’atteindre la capitale. »

« Ne dites pas n’importe quoi. » Une main émergea d’entre les rideaux et attrapa la bouteille. « Nous serons bientôt aux casernes militaires de la capitale. Notre apparence actuelle peut duper les gens du peuple, mais là-bas nous serons forcément reconnus. Je n’aurai pas le temps d’improviser un rôle d’invalide. »

Xiao Xun marmonna avec appréhension : « Mais vous êtes déjà invalide… »

Le jeune noble maladif – le Marquis de Jingning « destiné à commettre des massacres », Fu Shen, releva le menton et avala une pilule marron de la taille d’une phalange. Il s’esclaffa : « Zhongshan, entre un général dont on espère le rétablissement et un infirme complètement handicapé… à votre avis, lequel des deux vous aiderait à mieux dormir ? »

Xiao Xun se tut.

Fu Shen lui jeta la bouteille entre les mains et ferma les yeux, attendant de sentir l’engourdissement se répandre lentement dans ses membres. Il murmura : « Allons-y. »


Notes :

[1] Il s’agit de vrais lieux, au nord-est de la Chine : https://fr.wikipedia.org/wiki/District_de_Guangyang, https://fr.wikipedia.org/wiki/District_de_Miyun. Au passage, cela confirme que la capitale dans le roman est bien Beijing.

[2] Aussi appelés sycee, petits lingots d’argent servant de monnaie. Leur valeur dépendait de leur poids. Plus d’informations:  https://fr.wikipedia.org/wiki/Sycee 

[3] 凤眼, décrit des yeux à la forme allongée, dont le coin extérieur remonte légèrement. Ils sont considérés comme un symbole de beauté et comme donnant au visage un air noble. Exemple :

[4] 衣锦还乡 littéralement « rentrer au pays natal en robe de soie », rentrer couvert de gloire.

[5] 颖国公 Pour rappel 公, duc, est le rang de noblesse le plus haut en-dessous de la famille impériale. 颖 (yǐng) signifie intelligent, brillant, exceptionnel.

[6] 兵强马壮 littéralement « soldats forts et chevaux vigoureux »

[7] 蛮夷 (mán yí), un terme courant pour désigner anciennement les personnes non-Han, qui n’est pas forcément péjoratif. À défaut de mieux, j’ai utilisé ici « barbares ».

[8] 岭南 (lǐng nán) fait référence au territoire au sud des montagnes Nanling, c’est un terme anciennement utilisé pour désigner le sud de la Chine, notamment les provinces de Guangdong et Guangxi.

[9] 甘州 désigne la province de Gansu au nord-ouest de la Chine :

[10] 节度使 Jiedushi, gouverneur militaire provincial. Plus d’informations :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Jiedushi

[11] 上柱国将军 traduit littéralement, un titre honorifique accordé aux militaires haut-gradés.

[12] 弱冠 (ruò guān) Par le passé, quand les jeunes hommes atteignaient l’âge de 20 ans, il était coutume de marquer leur passage à l’âge adulte en organisant une cérémonie au cours de laquelle ils recevaient le 冠 (guān, couronne ou ornement se posant sur la tête) d’un adulte. C’est aussi à partir de ce moment qu’ils utilisaient un nom de courtoisie (voir note 19).

[13] 将星 traduit littéralement. C’est un terme d’astrologie, qui a l’air de désigner une étoile de bon augure. Ma compréhension de l’astrologie chinoise est très limitée, mais il semblerait que les personnes nées sous cette étoile sont vouées à occuper des postes de haut dirigeant (dans le militaire ou le civil) et sont de grands travailleurs, mais sont souvent solitaires.

[14] 野良 : 野 = sauvage, vaste étendue, campagne, 良 = bon, excellent

[15] 力挽狂澜, littéralement « tirer fortement contre une marée déchaînée », se démener pour sortir d’une crise.

[16] 命主杀伐, traduit littéralement. En lien avec l’astrologie, encore une fois ma compréhension est très limitée, il vaut mieux prendre ces informations avec des pincettes. L’astrologie chinoise permettrait, en calculant le thème de naissance d’une personne (生辰八字), de connaître son destin. L’Étoile du Général, dont les côtés positifs ont été décrits dans la note 13, peut parfois entrer en conflit avec d’autres paramètres, et provoquer des effets négatifs chez la personne. Il semblerait que parmi ces points négatifs, il puisse y avoir une propension à tuer plus élevée.

[17] 七杀星, littéralement « l’Étoile qui tue Sept Fois ». Encore de l’astrologie… Il s’agit d’une indication qu’on peut trouver dans son thème de naissance. Il semblerait qu’elle soit un mauvais présage, voire qu’elle apporte la ruine et le malheur à la personne née sous cette étoile.

[18] Il existe plusieurs termes en chinois pour désigner le mariage, précisant si l’on parle du mari ou de la femme. Ici le mot est 嫁 (jià), terme utilisé par la femme pour dire qu’elle épouse son mari. Dans ce cas Fu Shen serait donc « le mari » et l’autre homme « la femme ».

[19] Il s’agit du nom de courtoisie de Xiao Xun. Pour ceux n’étant pas familiers avec ce système : anciennement en Chine, les personnes avaient plusieurs noms. Ici Xiao est le nom de famille, Xun le prénom donné à la naissance, et Zhongshang le prénom reçu à son passage à l’âge adulte (voir aussi note 12). Généralement, l’usage du nom de naissance de quelqu’un est réservé aux membres de sa famille et à ses amis proches.

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