La Terrasse Dorée – Chapitre 4

Ch. 3 | Index | Ch. 5

Traduit par Laina, corrigé par Alowynn

Chapitre 4 – Visite à un Patient

Fu Shen dormit d’un sommeil troublé. Le médicament provoquait de nombreux effets secondaires, notamment des palpitations cardiaques, des cauchemars, et des difficultés à respirer. À moitié éveillé, il sentait comme un énorme poids lui écraser la poitrine. Il était incapable de bouger, la tête lui tournait et ses oreilles bourdonnaient ; exactement les symptômes de la paralysie du sommeil [1] décrits par les gens du peuple.

Malgré tout, sa conscience restait claire. Il ralentit doucement sa respiration et essaya de cligner des yeux. Quand enfin il retrouva le contrôle de ses paupières, il prit appui sur le lit pour pouvoir s’asseoir…

Mais il avait oublié que ses jambes étaient toujours invalides et qu’il avait perdu toute sensation en dessous des genoux. Il contracta ses bras et son abdomen en même temps, mais il usa de trop de force, et son centre de gravité étant instable, il se retourna et tomba du lit avec un bruit sourd.

Même si le lit n’était pas particulièrement haut, Fu Shen percuta de plein fouet le repose-pied placé juste en-dessous, qu’il reçut en plein ventre, et il finit sa chute allongé au sol, le dos sur le carrelage glacé, après s’être cogné l’arrière du crâne par terre si violemment que sa vision et son ouïe se brouillèrent.

Mais avant qu’il ne puisse ressentir la douleur, la porte de sa chambre s’ouvrit brutalement et quelqu’un se précipita à l’intérieur. Deux bras l’enlacèrent et le soulevèrent. Les manches de cette personne portaient encore la fraîcheur de la nuit d’automne, mais la paume de sa main était brûlante.

Ainsi étreint, Fu Shen avait la tête posée sur la poitrine de l’autre, son visage pressé contre le brocart bleu sombre de la robe de fonctionnaire. Le tissu était doux et lisse, et l’odeur chaude et apaisante du bois d’agar [2] s’échappait du col et des manches. Fu Shen avait l’impression de retrouver quelqu’un qu’il connaissait bien, mais de par la soudaine proximité physique entre eux, la situation semblait quelque peu étrange.

Le souffle brûlant de Fu Shen pénétra le tissu fin, au point que la personne qui le soutenait se raidit sous la surprise. Il fut immédiatement allongé sur le lit, et une main légèrement crispée se posa sur son front : « Pourquoi ta respiration est-elle si chaude, tu as de la fièvre ? »

Alors que sa vision s’éclaircit et que la douleur s’allégea progressivement, Fu Shen reconnut celui qui l’avait aidé. Son premier réflexe fut de repousser sa main : « Qu’est ce que tu fais là ? »

Derrière eux, le vieux serviteur et le jeune homme de la Garde du Dragon Ailé entendirent cette question assassine juste au moment où ils entraient dans la pièce. Ils se figèrent immédiatement sur place. Les rumeurs disaient donc vrai : ces deux-là n’étaient pas des personnes aimables. Une fois que la dispute commencerait, la priorité absolue était de restreindre d’abord Yan Xiaohan.

Yan Xiaohan, lui, ferma les yeux et prit une profonde inspiration, ne voulant pas s’abaisser à son niveau. Il répondit avec raideur : « La fièvre te rend confus, lève-toi et bois un peu d’eau. Quelqu’un va venir prendre ton pouls et te faire une prescription. »

Fu Shen, les yeux clos, lui répondit d’un ton tiède : « Laisse tomber. Parlons affaires : Son Excellence Yan honore mon humble demeure de sa présence si tard dans la nuit, quels enseignements est-il donc venu me dispenser ? »

Yan Xiaohan l’ignora. Sans dire un mot, il saisit la théière sur la table, et remplit une tasse à moitié. Quand il vit que le thé était déjà froid, son expression s’assombrit immédiatement. Il jeta un regard glaçant au vieux domestique : « C’est ainsi que vous servez votre maître ? »

Fu Shen sentit un mal de tête arriver : « T’as pas encore fini… »

Yan Xiaohan répondit : « La santé du Marquis est incroyablement précieuse [3], comment peut-on tolérer un traitement aussi lamentable ? Si cette négligence continue, vous ne pourrez pas me reprocher d’en informer Sa Majesté et d’exiger une punition. »

Les doigts de Fu Shen tressaillirent légèrement à ses côtés.

Le vieux domestique ne pouvait en aucun cas supporter une telle frayeur, et s’agenouilla en toute hâte pour implorer son pardon. L’irritation de Fu Shen atteint son comble. Il finit par céder : « Ça suffit. Merci à Son Excellence Yan de gérer les serviteurs de cette maison à la place de ce Marquis. »

Son ton moqueur reprochait à Yan Xiaohan de vouloir se mêler des affaires des autres. Celui-ci changea alors de stratégie [4]. Il cracha froidement un « Allez chercher de l’eau chaude », avant de faire preuve de générosité et de laisser partir le domestique.

Ils n’étaient maintenant plus que trois dans la pièce. Yan Xiaohan, près du lit, baissa la tête pour l’observer. La lampe de chevet n’émettait qu’une faible lumière, et seule une partie du visage de Fu Shen était éclairée, rendant ses contours particulièrement tranchants et profonds. Il ne lui restait vraiment plus que la peau sur les os, et pourtant il conservait une beauté sans égale ; une beauté telle que c’en était presque éblouissant.

Yan Xiaohan lui adressa un sourire plein de fausse sincérité : « Le Marquis est simplement cher au cœur de Sa Majesté. En apprenant son retour à la capitale, l’empereur m’a confié la tâche spéciale d’emmener quelqu’un l’ausculter. »

Fu Shen parlait avec faiblesse, les yeux à moitié fermés : « Tu remercieras Sa Majesté pour son attention. Tu peux repartir, et voici ma réponse : Le Marquis va bien. J’ai déjà été ausculté et soigné par les docteurs militaires de l’armée du Beiyan, il n’est pas nécessaire d’importuner les médecins impériaux. »

On racontait dans la capitale que le Marquis de Jingning était farouchement têtu et indépendant, immunisé contre les flatteries et la coercition [5]. C’était clairement vrai.

Shen Yice, le docteur militaire membre de la Garde du Dragon Ailé qui l’accompagnait, fit un pas en avant. Avec toute la bienveillance d’un soignant, il voulait persuader ce général borné et soulager la charge de son supérieur. Mais Yan Xiaohan leva immédiatement la main, lui signalant de s’arrêter et d’attendre. À en juger l’expression sur son visage, celui-ci semblait faire face à une bête féroce.

« Sa Majesté s’inquiète de l’état de santé du Marquis, je [6] suis venu aujourd’hui pour le rassurer. » Yan Xiaohan fixa son regard sur profil de Fu Shen, énonçant clairement et lentement chaque mot : « S’il a réussi à gagner la confiance du Marquis, le docteur militaire de l’Armée du Beiyan doit avoir des compétences hors du commun. Je ne doute pas de son diagnostic. Mais la blessure du Marquis est extrêmement importante, et il est toujours bon d’avoir l’opinion de plusieurs docteurs, non ? »

Fu Shen leva les yeux vers lui.

Sous ce regard aussi froid que le métal, le cœur de Yan Xiaohan frissonna. Une étrange illusion s’empara soudain de son esprit. Il eut l’impression que Fu Shen dévisageait une autre personne à travers lui.

Au bout d’un moment, ce Marquis de Jingning si obstiné baissa les yeux. Il passa une main dans ses cheveux en désordre, puis tendit faiblement le bras, faisant signe à Yan Xiaohan de venir l’aider : « Puisque tu es déjà là… alors je t’en prie, vas-y. »

Shen Yice était sidéré, mais Yan Xiaohan ne semblait pas voir le moindre problème à cette situation. Fu Shen était certainement la première personne à traiter l’Enquêteur Impérial Détaché de la Garde du Dragon Ailé comme son serviteur personnel.

Yan Xiaohan l’aida à se relever, et s’assit en biais derrière lui. Ayant peur que Fu Shen ne se fasse mal en s’adossant contre la tête de lit, Yan Xiaohan étendit le bras pour faire office de coussin, lui serrant les épaules pour l’empêcher de glisser plus bas dans le lit. Le mouvement dérangea les cheveux de Fu Shen. Sans sourciller, Yan Xiaohan l’entoura calmement de ses bras, saisit les mèches qui lui étaient tombées devant les yeux et les coinça derrière son oreille. De ce fait, presque tout le corps de Fu Shen reposait contre lui. Le Marquis de Jingning pensa probablement que ce « coussin » était plus moelleux que la tête de lit, et ne fit pas cas de la sinistre réputation de Yan Xiaohan. Après avoir remué un peu, il trouva une position confortable pour s’allonger.

Cette posture était bien trop intime pour deux « ennemis jurés », mais fort heureusement Shen Yice était entièrement concentré sur la santé de Fu Shen. Il ne remarqua pas quand l’Enquêteur Impérial Détaché craint par tous les fonctionnaires tira la couverture et l’enveloppa gentiment autour du Marquis de Jingning, il ne vit pas non plus le Marquis de Jingning détendre son dos crispé et se laisser peser de tout son poids sur Yan Xiaohan.

Fu Shen avait effectivement une forte fièvre, et suite à sa chute, tout son corps le faisait souffrir. En réalité, il n’était pas quelqu’un de si délicat, mais Yan Xiaohan avait sûrement vu trop de hauts fonctionnaires semblables à de « frêles saules battus par le vent » [7], et le traitait inconsciemment comme un vase fragile.

« Marquis, votre corps est blessé et votre constitution n’est pas aussi bonne qu’avant, vous devez donc prendre soin de rester au chaud. Ne mangez pas de nourriture trop froide ou trop riche. La chambre devra conserver la chaleur et ne pas être humide. Maintenant que le temps s’est rafraîchi, les braseros et les fumoirs [8] devront être allumés plus tôt dans la journée. » Après avoir fini de prendre son pouls, Shen Yice relâcha le poignet de Fu Shen et continua : « Marquis, je vous prie de m’excuser, je dois examiner vos jambes. »

Yan Xiaohan souleva la couverture sans dire mot. En l’aidant à remonter le bas de son pantalon [9], il ne put empêcher ses doigts d’entrer en contact avec sa peau. Fu Shen sentit quelque chose d’anormal dans ses mouvements et le regarda curieusement.

Il se souvenait que la vue du sang n’incommodait clairement pas Yan Xiaohan, alors pourquoi tremblait-il ?

Même si Fu Shen ne ressentait actuellement aucune douleur, Shen Yice fit tout de même de son mieux pour ne pas exercer de pression trop forte : « Les lésions de surface ont très bien guéri. La fièvre doit être causée par le vent froid. Les parties les plus sévèrement touchées sont les genoux et les tendons. Il vous faudra trois à cinq ans de rééducation lente pour espérer récupérer un peu, mais… j’ai bien peur qu’à l’avenir se tenir debout et marcher restera difficile. »

Yan Xiaohan remit le pantalon de Fu Shen en place, et le borda à nouveau dans la couverture. Shen Yice reprit le petit coussin qu’il avait utilisé pour supporter le poignet de Fu Shen pendant qu’il lui prenait le pouls : « Je vais vous écrire une ordonnance, d’abord pour soigner la fièvre. Pour ce qui est des blessures aux jambes et aux pieds, continuez pour l’instant à suivre le traitement qui vous a été prescrit au Beiyan. J’irai consulter les médecins impériaux pour réfléchir à ce sujet. Grâce à leur sagesse collective, peut-être pourrons-nous trouver un meilleur remède. »

Juste au moment où Fu Shen acquiesçait, il inspira soudainement et siffla : « …Doucement ! »

Shen Yice : « Hm ? »

« …Rien. » Fu Shen serra les dents et remua l’épaule que Yan Xiaohan venait de serrer si fort qu’il lui avait fait mal. Il hocha la tête. « Merci Docteur Shen [10] de vous être donné tant de peine. »

« Je ne peux accepter vos compliments. » Shen Yice se tourna avec humilité. « Mes compétences médicales sont grossières, et j’ai honte de ne pas pouvoir soulager l’inquiétude et les difficultés du Marquis. »

« Docteur Shen, vous êtes tout à fait qualifié. » À ce moment, Fu Shen semblait être le plus calme et le plus ouvert d’esprit des trois. « J’ai bien conscience de ma situation et de la gravité de mon état. Je ne peux que faire de mon mieux, et suivre le sort que les Cieux ont choisi pour moi. »

Yan Xiaohan répondit soudain : « Rassure-toi, le Ciel ne ferme jamais toutes les portes, il y aura forcément un moyen de te soigner. » Puis il s’adressa à Shen Yice : « Donnez l’ordonnance aux serviteurs de la résidence du Marquis et demandez-leur de faire une décoction avec les herbes médicinales. S’il manque quoi que ce soit, envoyez quelqu’un en acheter. Si on ne peut en trouver nulle part, allez vous servir chez moi. »

Sentant que les deux semblaient avoir des choses à se dire, Shen Yice s’inclina et sortit de la pièce pour aller s’acquitter de sa tâche .

Yan Xiaohan aida Fu Shen à se rallonger avec une expression énigmatique. Il avait naturellement une apparence sincère, douce, et aimable. En ne regardant que son visage, il était impossible de deviner qu’il venait de serrer l’inflexible Général Fu si fort que ce dernier n’avait pu s’empêcher d’inspirer brusquement.

Enfin, ils se trouvèrent seuls dans la chambre. Yan Xiaohan s’installa sur un tabouret à distance du lit. « Tes jambes— »

Fu Shen tendit une main et l’interrompit : « Tu n’as pas entendu ce que je viens de dire ? C’est comme ça. Donne-moi du thé. »

Yan Xiaohan fronça les sourcils. « Il est froid. »

« J’en veux quand même, même si il est froid, tu préfères que je meure de soif ? » Fu Shen répondit. « Pour mes jambes, c’est pareil, je dois continuer à vivre même si elles sont cassées. Je devrais me pendre juste pour ça ? »

Yan Xiaohan resta sans voix. Il se contenta de vider le thé resté dans la tasse, et la remplit à nouveau. « Sa Majesté se méfie toujours, il m’a spécialement demandé de venir vérifier. »

Fu Shen : « Dans ce cas, le vieux Monsieur [11] sera maintenant soulagé. »

Yan Xiaohan répondit sans ménagement : « Pas forcément. Tu respires toujours, non ? »

Le regard que Fu Shen lui adressa exprimait clairement ce qu’il pensait : ‘tu cherches encore des problèmes là où il n’y en a pas’.

« J’ai toujours l’impression que tout ça n’est pas réel. Tu ne t’es vraiment pas laissé une porte de sortie, tu n’as pas falsifié délibérément des informations ? » demanda Yan Xiaohan.

« Pourquoi tu crois ça ? »

Yan Xiaohan répondit avec franchise : « Parce que tu as naturellement l’air intelligent. Rien qu’à voir ton visage, tu ne devrais pas être le genre à faire des choses aussi stupides. »

« C’est vrai. » Fu Shen secoua la tête et finit lentement de boire. « Une arme en plein jour est facile à esquiver, mais c’est dur de se protéger d’une flèche dans le noir. À croire que je ne me ferais jamais avoir… Tu ne me prendrais pas un peu pour un dieu ? »

Yan Xiaohan ne s’attendait pas à ce que Fu Shen ait une si basse opinion de lui-même, et resta muet un instant.

Intégrer l’armée à un jeune âge, réussir des exploits impressionnants sur le champ de bataille… Fu Shen semblait exister pour repousser les limites de l’impossible. Le Marquis de Jingning et la Cavalerie de Fer du Beiyan étaient des mythes invincibles dans le cœur de beaucoup de monde. Cette image était si profondément ancrée dans les esprits que ces illusions avaient même affecté Yan Xiaohan.

Mais Fu Shen n’était qu’une personne ordinaire, il n’avait pas trois têtes et six bras, ni peau de cuivre et os de fer. Son corps de chair et de sang ne pouvait pas résister à un énorme rocher tombant du ciel.

« Tu sais, sur la route en revenant à la capitale, je me suis arrêté dans une échoppe de thé et j’ai bavardé avec les gens. D’après eux, il y a une chanson qui circule dans la capitale, appelée ‘Tant que le Commandant Fu est au Beijiang, la capitale peut dormir tranquille’. » Fu Shen continua : « C’est vraiment ridicule dit comme ça. Je suis resté au Beiyan pendant sept, huit ans. Tout ce temps, je pensais simplement me construire une bonne carrière, protéger le pays et rassurer le peuple. J’étais tellement arrogant que j’en ai même oublié mon nom. Maintenant j’ai finalement compris que je ne faisais pas qu’empêcher les Tartares et les Zhe de dormir, j’ai aussi dérangé le sommeil d’une ‘certaine personne’… »

Yan Xiaohan répondit : « Puisque tu t’en es rendu compte, pourquoi ne pas tout simplement rendre ton pouvoir militaire et rentrer chez toi tranquillement pour prendre ta retraite et faire du jardinage ? Être un oisif riche et honorable, n’est-ce pas mieux que de faire campagne sur les champs de bataille ou d’être mêlé aux intrigues politiques de la capitale ? »

« Allons, allons. » Fu Shen eut un rire moqueur. « C’est la première fois qu’on se rencontre ? Yan-xiong [12], je croyais que, quoi qu’il arrive, on resterait au moins des collègues qui peuvent parler d’affaires sérieuses, et malgré ça, tu me dis encore ce genre de choses ? »

Il baissa la voix : « Les Tartares de l’Est n’ont pas abandonné leurs ambitions et le peuple Yi nous regarde toujours d’un œil envieux. Combien de personnes à la cour impériale ont été aveuglées par ces dix dernières années de paix et de prospérité ? Si je pars maintenant, qui prendra la tête de la Cavalerie de Fer du Beiyan ? Qui voudra marchander avec la cour impériale au nom des armées frontalières ? Quand viendra le moment où les armées ennemies auront atteint les portes de la ville, les plus malchanceux ne seront-ils pas les soldats ordinaires et les gens du peuple innocents ? »

« Et qu’est-ce que tu as à voir avec ça ? »

Fu Shen releva abruptement la tête. Il n’avait pas imaginé que Yan Xiaohan puisse se retourner si rapidement contre lui.

Yan Xiaohan répondit froidement : « Sa Majesté a peur de toi, les courtisans se méfient de toi, ces idiots du peuple ne savent que suivre aveuglément le mouvement. Maintenant que tu es tombé aussi bas, est ce qu’il te reste encore quelqu’un qui s’inquiète pour toi ? Tu as à peine ta place ici, et pourtant tu continues à te préoccuper de tous ceux qui vivent en ce bas monde. N’est-ce pas ironique, Général Fu ? »

Ces mots étaient froids et cruels, à l’encontre de toute bienséance. Mais, étonnamment, Fu Shen ne répondit pas avec sarcasme.

Yan Xiaohan étudia son profil, les yeux baissés en pleine réflexion, et réalisa soudain que l’arrogance juvénile et la vivacité remarquable qu’il possédait autrefois… étaient en train de décliner et de disparaître.

Par la maladie et la douleur, par le vent et la neige et la poussière, par d’autres choses encore… complètement réduites à néant.

Malgré la distance qui les séparait, leur attitude était beaucoup plus franche et ouverte qu’au début. On pouvait presque qualifier cette discussion de « à cœur ouvert ». Tous les deux étaient certes en désaccord, mais ce désaccord était loin d’être la haine mutuelle propagée par les rumeurs publiques. Ils s’étaient rencontrés pendant leur jeunesse, et la soi-disant relation « d’ennemis jurés » n’était rien de plus qu’un malentendu pratique qu’ils avaient utilisé à leur avantage. Après tout, l’un était un fonctionnaire important détenteur de l’autorité militaire, tandis que l’autre était le confident bien aimé de l’empereur ; si leur relation était trop bonne, cela attirerait la suspicion.

Ils jouaient le jeu, faisaient semblant d’être des étrangers pour cacher les discussions intimes sous-jacentes et une compréhension mutuelle tacite. Mais même si cet arrangement leur permettait d’éviter quelques problèmes, cela amplifiait aussi certaines de leurs différences au point de les transformer en un gouffre qui les séparait toujours plus.

Au fil du temps, le clan Fu avait accumulé de nombreux mérites. La génération du père de Fu Shen ainsi que la précédente avaient été décimées sur le champ de bataille ; la loyauté et la responsabilité étaient pratiquement gravées sur ses os et dans sa chair. Yan Xiaohan, lui, était d’origine modeste. Il avait dû écraser beaucoup de monde pour pouvoir s’élever jusqu’à sa position actuelle. La seule chose à laquelle il obéissait était la volonté impériale ; pas de principes, pas de limites. Il était entièrement incapable de comprendre ces « hommes d’honneur » qui perdaient progressivement leur argent sans rien gagner en retour, y laissant même jusqu’à leur propre vie.

En fin de compte, ils ne suivaient pas le même chemin. Peut-être s’y attendaient-ils depuis longtemps, mais ils n’avaient pas imaginé que le conflit les prendrait par surprise, et exigerait d’eux de payer un prix si élevé.

Notes:

[1] 鬼压床, littéralement « fantôme écrasant le lit ». C’est un trouble du sommeil : la personne est pleinement consciente mais incapable de bouger, et cela s’accompagne souvent d’hallucinations visuelles ou auditives et d’un sentiment de panique. Plus d’informations : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paralysie_du_sommeil 

[2] 沉水香 dans le texte d’origine. Appelé aussi calambac, une résine produite par certains arbres, ayant diverses vertus médicinales et utilisée dans la fabrication d’encens et de parfum notamment. Plus d’informations : https://fr.wikipedia.org/wiki/Calambac 

[3] 千金贵体, littéralement « un corps valant mille livres d’or ».

[4] 顺坡下驴, littéralement « descendre de l’âne pour descendre la colline », utiliser la situation à son avantage.

[5] 软硬不吃, littéralement « ne mange ni mou ni dur », insensible à la force ou à la persuasion.

[6] Yan Xiaohan utilise ici 下官 (xià guān), « fonctionnaire inférieur », un terme humble employé par les fonctionnaires pour parler d’eux-mêmes, quel que soit leur rang.

[7] 弱柳扶风, traduit littéralement. Une manière imagée de décrire quelqu’un comme étant particulièrement faible.

[8] 炭盆 et 熏笼. Je n’ai pas réussi à trouver la traduction exacte de ces termes, donc j’ai opté pour quelque chose de proche. Voilà des exemples en image :


炭盆 (tàn pén), un brasero, où l’on fait brûler du charbon. Peut également être fermé.


熏笼 (xūn lóng), littéralement « cage à fumée », existe en différentes tailles et différents matériaux, et peut aussi servir à diffuser de l’encens.

[9] Il est dit dans le chapitre précédent que Xiao Xun a retiré la robe de soie que portrait Fu Shen, mais celui-ci n’est évidemment pas nu dessous. La robe de soie est appelée 外衣 (wài yī), littéralement « vêtement extérieur », sous laquelle se portent les 中衣 (zhōng yī) ou « vêtement du milieu », et encore en-dessous les 内衣 (nèi yī), ou « vêtement intérieur ». Fu Shen est donc ici en « vêtement du milieu », dont voici un exemple :

[10] Fu Shen utilise ici 先生 (xiān sheng), qui se traduit normalement par « Monsieur », mais c’est aussi un terme qui sert à s’adresser aux enseignants et aux docteurs.

[11] 老人家 (lǎo rén jiā), terme poli pour parler d’une personne âgée.

[12] 兄 (xiōng). Littéralement, cela veut dire « frère aîné », mais c’est aussi utilisé entre amis proches de la même génération, sans qu’il y ait forcément de liens familiaux.

Ch. 3 | Index | Ch. 5

Les membres de la team font de leur mieux pour vous fournir des chapitres de la meilleure qualité possible, mais l’erreur est humaine ! Si vous avez trouvé une faute d’orthographe ou de grammaire, vous pouvez nous la signaler directement en sélectionnant le passage concerné et en appuyant sur Ctrl + Entrée, ou sur le salon « erratum » de notre serveur Discord .

S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
Tous les commentaires