La Terrasse Dorée – Chapitre 9

Ch. 8 | Index

Traduit par Laina, corrigé par Alowynn

Chapitre 9 – Intimidation

Le cœur de Yan Xiaohan fit un bond dans sa poitrine. Le choc était tel qu’il en oublia ses manières et fixa l’empereur du regard. « Votre Majesté ? »

À quoi jouait-il ?! C’était ridicule !

Trois mois auparavant, Fu Shen et lui s’étaient mutuellement injuriés lors d’une audience matinale, et la capitale entière savait qu’ils se détestaient. Pourquoi l’empereur voulait-il tout à coup les unir ?

« La famille Fu, dans son ensemble, est trop profondément enracinée au Beijiang. Elle est devenue un fléau caché au sein du pays. »

Cette phrase eut sur Yan Xiaohan l’effet d’un seau d’eau froide, et sa surprise se dissipa aussitôt. Sans qu’il fût nécessaire d’en dire plus, les causes et les conséquences de ce mariage arrangé s’articulèrent immédiatement dans son esprit : une soudaine rumeur propagée dans la capitale, le regard du Prince Héritier plus tôt… Tout cela faisait partie de leur plan depuis bien longtemps. Les craintes de l’Empereur Yuantai à l’encontre de la famille Fu n’étaient pas apparues dans la nuit. Mais, dans ce cas, la tentative d’assassinat visant Fu Shen, sa blessure, puis son retour à la capitale… Cet enchaînement aussi était-il inclus dans leurs machinations ?

Non, c’était impossible. Le but d’un assassinat était de tuer ; que Fu Shen soit invalide mais toujours en vie n’était rien d’autre qu’un accident. Ce mariage comportait trop d’éléments incertains, et le contrôle que cela permettrait d’obtenir sur Fu Shen était quasiment nul. Cette décision avait clairement été prise à la dernière minute plutôt que prévue dès le départ, et elle semblait s’adapter parfaitement à la situation.

Cependant, la possibilité qu’un plan échoué donne naissance à un autre ne pouvait être ignorée. La question la plus importante restait alors : qui avait lancé la rumeur disant que Fu Shen était « un homme à la manche coupée » ?

« Nous ne te le cacherons pas, le Prince Héritier nous a suggéré une idée, à l’instant. On raconte dans les rues que Fu Shen a des préférences pour le moins particulières. Cela semble être une opportunité parfaite pour lui accorder un mariage, et lui retirer ainsi sa position de commandant de l’armée du Beiyan pour le remplacer par un nouveau général. »

Le Prince Héritier Sun Yunliang… Quel ressentiment nourrissait-il envers Fu Shen ?

Une réponse se forma lentement dans l’esprit de Yan Xiaohan. Quelques années plus tôt, le Prince Héritier avait voulu faire de la sœur cadette de Fu Shen une de ses concubines, mais, suite au refus persistant de celui-ci, la famille Fu avait respectueusement décliné.

Le Prince avait rapporté cette rumeur à l’empereur ; ce dernier devait donc être conscient des motivations personnelles qui l’animaient. Mais, comparée avec la possibilité de soumettre Fu Shen, cette once d’égoïsme n’avait certainement aucun poids à ses yeux.

L’empereur redirigea la conversation. « Cela est certes réalisable, mais qui pourra, après Fu Shen, devenir le nouveau commandant du Beiyan ? Le Prince nous a recommandé Yang Sijing. » Il secoua la tête, comme s’il trouvait cela ridicule. « Un jeune homme vain, à vrai dire. » continua-t-il, son ton léger mais quelque peu exaspéré.

Yan Xiaohan brûlait d’envie de se moquer de ce père et de son fils. Yang Sijing était le neveu de l’Impératrice Yang, le fils de son frère aîné, faisant de lui le cousin maternel le plus âgé du Prince ; grâce à la faveur de l’impératrice, il lui avait été accordé le titre de Général de Droite de l’Armée des Neufs Portes, de troisième rang. Fu Shen avait beau jouer de malchance à l’heure actuelle, il était tout de même le fils aîné légitime d’un Duc de Ying, un fonctionnaire impérial de premier rang, et le Marquis de Jingning, sans compter sa grande expérience du combat. Yang Sijing n’avait pas les épaules pour cela. Il n’était rien de plus qu’un jeune coquet, et son titre n’était dû qu’à sa naissance. Oser le comparer à Fu Shen, cela ne reviendrait-il pas à condamner à mort les 200 000 cavaliers de l’Armée du Beiyan ?

Le digne et majestueux héritier au trône était donc capable d’imaginer une telle méthode pour massacrer ceux ayant rendu un grand service à la nation. Comment ne pas sentir son cœur se glacer en pensant qu’il serait un jour le seigneur suprême du pays ?

Voyant qu’il ne répondait pas, l’Empereur Yuantai continua : « Nous ne voulons pas laisser la famille Fu siéger à un rang trop élevé, mais nous n’avons pas non plus l’intention de détruire la Grande Muraille. La Cavalerie de Fer du Beiyan est la ligne de défense de la frontière nord du Dazhou. La menace Tartare n’a pas encore été éliminée, et si nous venions à remplacer hâtivement le Commandant de la Cavalerie, il est à craindre que cela fasse vaciller le moral des troupes. Il nous faut agir progressivement. Nous y avons mûrement réfléchi : puisque tu vis depuis longtemps à la capitale, il serait bon que tu en sortes un peu. »

Son Excellence Yan, qui, juste à l’instant, se riait secrètement de Yang Sijing pour son inaptitude, se retrouva en un clin d’œil exactement à la même place. C’était inévitable ; face au plus jeune général de la dynastie, on ne pouvait trouver personne à la cour du même âge que lui, y compris parmi les fonctionnaires de rang inférieur.

À nouveau, il se prosterna à genoux. « Je n’ai ni talent ni vertu, et je ne saurais accepter cette immense faveur que Votre Majesté m’accorde. Je vous supplie de reconsidérer votre décision. »

« Tu refuses ? »

Yan Xiaohan serra les dents. « Pardonnez-moi, Votre Majesté. »

« Menggui. » Le ton de l’empereur était glaçant. « Tu nous as confié ne pas être attiré par les femmes, nous nous en souvenons, et nous avions promis de te trouver un mariage approprié. Fu Shen suit le même chemin que toi, sa lignée, son talent, et son apparence sont des plus satisfaisants… Pourquoi cette réticence ? »

Le dos de Yan Xiaohan se couvrit de sueur froide. Il s’apprêtait à fermer les yeux et inventer une excuse dans la veine de « mon cœur est déjà pris » pour berner l’empereur, quand ce dernier jeta devant lui un édit impérial jaune vif [1].

Le rouleau de jade heurta le carrelage sombre au sol avec un bruit résonnant. Son décor sculpté se brisa, et de fins éclats constellèrent la manche de Yan Xiaohan.

« Regarde. » dit l’empereur.

Yan Xiaohan déroula lentement l’édit impérial.

« Voici la volonté des Cieux et le décret de l’Empereur : 

Le Général Gardien de la Nation et Marquis de Jingning, Fu Shen, descendant du Duc de Ying Fu Jian, fonctionnaire six années durant, aux maints exploits retentissants, dont la puissance frappe de terreur nos ennemis barbares, a dévoué son corps et son âme tout entiers au service du pays. En tout lieu et en tout temps, notre gratitude est infinie.

Le Grand Général de l’Armée de Gauche du Guerrier Divin et Enquêteur Impérial Détaché de la Garde du Dragon Ailé, Yan Xiaohan, descendant d’une longue lignée et noble famille de notre capitale, protecteur loyal gardant notre sommeil, à la vertu sans égale, brillant par sa grâce, son allure héroïque et sa beauté éclatante, est accompli tant dans les affaires militaires que littéraires. Ainsi nous le louons.

La propice adéquation qui les lie est l’œuvre des Cieux. En conséquence, nous accordons aujourd’hui un mariage entre les deux susnommés. Il en revient aux fonctionnaires compétents l’autorité de déterminer un jour faste pour leur union. Nous leur souhaitons de vivre en harmonie de cœur et d’esprit, de vénérer notre nation au plus haut point, et de ne jamais trahir notre désir. 

Voici notre volonté. »

« Nous avons déjà envoyé quelqu’un présenter le décret à la résidence du Marquis de Jingning. » Il fixa Yan Xiaohan d’un regard froid. « Si tes pensées se sont éclaircies, tu peux te relever, prendre cet édit, et te retirer. »

Le sous-entendu étant que, dans le cas contraire, il resterait à genoux jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Yan Xiaohan et Fu Shen. L’un était un fonctionnaire fidèle, un général brillant aux faits d’armes impressionnants et dont les louanges étaient chantées par des milliers de personnes, l’autre était un homme de main et un malfrat ne cherchant que la gloire et la fortune personnelle, rejeté par le pays tout entier. Personne ne pouvait les croire égaux. Pourtant, là, sous ses yeux, sur le rouleau jaune vif de l’édit impérial, étaient inscrites les paroles de l’empereur [2]. À partir d’aujourd’hui, ces deux personnes qui suivaient des chemins différents se rendaient à la même destination.

Mais plus ridicule encore que ce mariage forcé était la réaction première de Yan Xiaohan en l’apprenant : non pas de la colère, mais une sorte de satisfaction froide.

Il se demanda intérieurement, non sans malveillance, quelle serait la réponse de Fu Shen quand il recevrait l’édit.

Lui qui portait sur ses épaules le lourd fardeau du devoir et de la rectitude, ce pilier de la cour impériale, si diligent et si infatigable, maintenant que le souverain à qui il avait juré fidélité le traînait ainsi dans la boue, pouvait-il continuer à « chérir la nation » sereinement ? Allait-il ravaler sa colère devant l’humiliation et accepter le décret, ou bien allait-il se parer de son armure, quitter la capitale, et lever l’étendard de l’armée du Beiyan pour s’y opposer ?

L’Empereur Yuantai attendait toujours une réponse, mais Son Excellence Yan semblait avoir oublié où il se trouvait. Tandis que les pensées se bousculaient dans son esprit, la porte de la salle s’entrouvrit et le Grand Eunuque Tian Tong entra discrètement sur la pointe des pieds, s’approcha de l’empereur et lui murmura quelques mots à l’oreille.

L’empereur était déjà agacé par l’incapacité de Yan Xiaohan à comprendre ce qui était bon pour lui, et en entendant le rapport de l’eunuque, son visage s’assombrit terriblement. « Allez répéter ce que vous venez de nous dire à ce cher sujet Yan. » dit-il, la mâchoire crispée.

Tian Tong s’avança avec précaution, et se plaça face à Yan Xiaohan. Il récita sur un ton monotone : « Le Marquis de Jingning a refusé d’accepter l’édit. Il est en ce moment même agenouillé devant l’entrée du palais, et demande à être reçu en audience par Sa Majesté. »

« Tian Tong, quel temps fait-il dehors ? » demanda l’empereur sur un ton hypocrite. « La santé du Marquis est mauvaise, il n’est pas bon pour lui de subir un froid pareil. »

Tian Tong comprit immédiatement le sens de sa question. « Il pleut, Votre Majesté. Ce n’était qu’une légère bruine tout à l’heure, mais c’est maintenant un véritable déluge. Ah… Le Marquis attend dehors depuis déjà une heure, devrais-je lui apporter un parapluie ? »

L’odeur délicate et caractéristique des jours pluvieux imprégnait la grande salle. Le carrelage était glacé, le contact extrêmement douloureux contre les genoux. Yan Xiaohan n’avait pas besoin de faire un grand effort d’imagination pour savoir que c’était cent ou mille fois pire pour Fu Shen.

Et sa peine, en plus de la douleur, devait être plus glaciale encore que cette pluie d’automne.

Il comprit enfin le dessein de l’empereur.

Celui-ci voulait son accord non seulement pour ce mariage absurde, mais surtout pour retirer des mains de Fu Shen ne serait-ce qu’une once de son autorité sur la Cavalerie de Fer. Dès le départ, l’empereur n’envisageait pas de prendre en compte l’opinion de Yan Xiaohan. Lui avoir posé la question n’était rien de plus que de la politesse feinte, et, dans sa position, Yan Xiaohan n’était pas qualifié pour refuser.

L’Enquêteur Impérial Détaché de la Garde du Dragon Ailé n’était actuellement qu’un fonctionnaire de troisième rang, tandis que le Commandant en chef du Beiyan était, lui, de premier rang. Si Yan Xiaohan pouvait atteindre cette position, la prospérité et la fortune lui tomberaient dans les bras, d’autant plus qu’il bénéficiait du soutien de l’empereur. Démettre de ses fonctions un commandant invalide ne serait pas bien difficile ; malgré sa puissance, Fu Shen n’avait pas de pouvoirs surnaturels [3]. Sans oublier que même en ayant subi une humiliation colossale, il restait un « homme d’honneur » incapable de trahir son pays.

Sous tous ses aspects, cette transaction était une bonne affaire.

Dressé face à lui n’était qu’un Fu Shen à la gloire passée, son futur doré et radieux soudain couvert d’une couche obscure de couleur rouge-sang.

Le temps sembla soudain ralentir son cours. Au bout d’une durée indéterminée, dans la pièce adjacente, l’horloge à carillon importée d’occident se mit à sonner, rompant le silence environnant.

L’Empereur Yuantai commençait à s’impatienter. Juste au moment où il allait à nouveau essayer de lui forcer la main, Yan Xiaohan rompit soudain le long silence : « Une chose échappe à ma compréhension. Je supplie Votre Majesté de m’éclairer. »

« Nous t’écoutons. »

« La famille Fu est loyale depuis des générations, et Fu Shen a gardé la frontière pendant de nombreuses années. Son dévouement ne fait aucun doute. De plus… Il est désormais invalide. Si vous accordez ce mariage aujourd’hui, non seulement cela attisera aisément les critiques des fonctionnaires de la cour, mais cela renforcera également le prestige de Fu Shen. Votre Majesté, la raison de votre insistance pour faire cela maintenant échappe à ma compréhension. »

Voyant que Yan Xiaohan semblait se faire à l’idée, l’Empereur Yuantai poussa mentalement un soupir de soulagement, et révéla inconsciemment un peu de ses pensées profondes : « En effet, Fu Shen est un sujet loyal, mais sa loyauté n’est pas envers nous.

Les généraux sont une force divine et une arme mortelle entre les mains du souverain. Il est vrai que le tranchant de Fu Shen est affûté et difficile à parer, mais une lame qui pense trop par elle-même n’est jamais gage de tranquillité. Certains fonctionnaires sont loyaux à l’empereur, d’autres sont loyaux au pays. Fu Shen, tout comme son oncle Fu Tingxin, appartient à la seconde catégorie.

Un jour ou l’autre, la pointe de l’épée qu’est Fu Shen se retournera inévitablement contre son maître. Dis-nous, comment pouvons-nous ne pas nous inquiéter de ce qu’il lèguera à ses descendants ? La Cavalerie de Fer du Beiyan garde la frontière nord. Cette lame, dirigée vers l’extérieur, est une armée divine, mais, dirigée vers l’intérieur, cette même armée n’est qu’à cinq cents kilomètres de la capitale. »

Yan Xiaohan maudit à nouveau Fu Shen dans ses pensées. Quelle que soit la tâche dans laquelle cette tête de mule avait décidé de se lancer, cela avait probablement eu pour seul résultat d’offenser l’empereur. Son Armée du Beiyan était aussi étanche qu’un baquet de fer, et même pour la Garde du Dragon Ailé, il était plus dur de déterrer la moindre petite information à son sujet que de monter au ciel. S’il avait su au préalable ce qu’il allait se passer, il aurait pu préparer des contre-mesures à l’avance ; maintenant il se retrouvait pris de court sous les tirs croisés de l’empereur et du Prince Héritier !

« Menggui, tu es à nos côtés depuis si longtemps, tu es notre homme de confiance le plus utile. Tu es différent de Fu Shen. Il te suffit d’accepter cette tâche, et, à l’avenir, tes perspectives seront sans limites.

Mais si tu persistes dans ton refus, nous te proposons une autre alternative. »

Yan Xiaohan leva les yeux et observa le monarque sur le trône du dragon, loin au-dessus de lui.

Avec une autorité absolue, chacun de ses mots, froids comme la glace et imprégnés d’intentions meurtrières, dévalèrent les uns après les autres les marches dorées.

« Tu peux accepter le décret et épouser Fu Shen, ou bien tu peux aller en personne l’éliminer pour nous. »

Le monde avait bien changé. L’Empereur Yuantai avait autrefois grandement compté sur la famille Fu ; aujourd’hui, il craignait tant Fu Shen qu’il ne pouvait trouver le repos tant qu’il n’en était pas débarrassé.

Yan Xiaohan ramassa l’édit impérial au coin cassé. Toujours à genoux, il se pencha profondément en avant dans un signe d’intense admiration. « Je suis infiniment reconnaissant à Sa Majesté pour sa grande faveur. »

Une faible lumière venue des cieux brillait dans la grande salle, illuminant la plaque au-dessus du trône [4] et son inscription « Justice, probité, humanité, harmonie ».

À l’extérieur du palais, la pluie automnale s’était fortement intensifiée et avait recouvert le monde détrempé d’un nuage obscur, à peine coloré de quelques feuilles jaunes, fanées, tombant au sol. Seuls des vêtements rouges, gorgés d’eau, se détachaient dans la brume environnante, tels des feuilles d’érables écarlates résistant au passage des saisons, et attiraient particulièrement le regard.

Yan Xiaohan, les yeux rivés sur la silhouette parfaitement rigide, se dirigea vers celle-ci. Lorsqu’il lui adressa la parole, son ton était condescendant : « Sa Majesté ne te recevra pas. Arrête de perdre ton temps, rentre chez toi. »

Fu Shen leva les yeux sans bouger la tête, et fixa son regard sur les jambes de Yan Xiaohan. Son attitude était encore plus arrogante que celle de celui qui se tenait debout. « C’est l’empereur qui t’envoie ? »

« Cette affaire est déjà réglée. C’est inutile d’en dire plus, ne me demande pas. »

Fu Shen répondit avec confiance : « Tu as accepté. »

Yan Xiaohan se mit soudain à bouillir de colère envers lui ; toute la rage accumulée dans le palais semblait maintenant projetée vers le ciel pour pleuvoir avec force [5] sur Fu Shen. « Oui, et alors ? Tout ce que j’ai aujourd’hui, ma position, mon pouvoir, tout m’a été accordé par l’empereur. Je n’ai pas le droit de refuser ! » Il saisit le col de Fu Shen et le tira vers le haut. « Tu as encore l’audace de me poser la question ? Toi qui es si loin au-dessus des autres, si dévoué au service du pays, si loyal à Sa Majesté ? Tout ce que Sa Majesté nous accorde, peu importe ce que c’est, est un cadeau inestimable. Et toi, tu es venu te mettre à genoux ici devant le palais et tu demandes l’annulation du décret. Pourquoi ? Tu ne devrais pas plutôt le remercier de bon cœur pour la grâce qu’il t’accorde ?! Qui va venir te voir dans cet état ? »

La pluie redoubla de violence. Il était penché au-dessus de Fu Shen, si près que l’eau qui le frappait ruisselait ensuite sur le visage glacial de ce dernier. Un grondement rauque se coinça dans la gorge de Yan Xiaohan, faible et noyé dans le bruit environnant, comme s’il avait peur que le son arrive aux oreilles d’un autre. Mais Fu Shen l’entendit clairement.

« Tu es le fier commandant en chef du Beiyan, pourquoi est-ce que tu dois subir une telle injustice ? Pourquoi tu ne te rebelles pas ?! »

Fu Shen cligna des yeux, faisant tomber les gouttes accrochées à ses cils, et sourit soudain.

Toute sa rancœur impuissante, son découragement, son empathie, son indifférence apparente et sa souffrance profonde étaient contenus dans ce sourire.

Yan Xiaohan sursauta comme s’il avait été brûlé, et le lâcha brusquement.

Telles un masque le dissimulant, les paupières de Fu Shen s’abaissèrent brièvement. Sa peau était si pâle sous la pluie qu’elle semblait presque transparente. De l’eau coulait de ses cheveux et du coin de ses yeux, dessinant des sentiers sinueux le long de sa mâchoire émaciée et de son cou, et leur donnant un aspect de fragilité bouleversante. « Je le sais, en réalité. L’empereur ne révoquera pas le décret, même si je restais ici jusqu’à ce que mes jambes deviennent entièrement inutiles, mais, en fin de compte, c’est difficile d’être complaisant… Est-ce que je te dois encore une autre faveur ? J’en suis vraiment désolé. 

Monsieur Yan, la place d’un gentilhomme dans ce monde est définie par ce qu’il fait et ne fait pas. La Cavalerie de Fer protège notre pays. Comment peut-on transformer toutes ces décennies d’illustre réputation en un déshonneur éternel simplement à cause de mes histoires personnelles ?

Je ne suis peut-être pas un gentilhomme, mais je ne suis absolument pas un truand. »

Le vent et la pluie faisaient rage autour d’eux, les nuages noirs lourds dans le ciel, et le monde enveloppé d’une morne obscurité.

« L’humiliation d’aujourd’hui sera rendue demain. »

Chaque mot, imbibé de sang, chargé de sable et de poussière apportés par le vent du nord, tombait au sol dans l’eau stagnante, comme enveloppé d’une couche de glace.

Yan Xiaohan ne pouvait rien répondre à cela. Il avait cru connaître l’homme face à lui, et avait méprisé ce type de dévouement excessivement naïf. Mais aujourd’hui, il découvrait que Fu Shen était bien plus que ce qu’il pensait savoir de lui, et il ne pouvait ignorer sa persévérance inébranlable.

Il soupira, sa colère complètement éteinte.

Il n’y avait aucune raison de continuer à rester là sous la pluie. Yan Xiaohan tendit la main pour l’aider à se relever, mais il n’avait même pas encore atteint Fu Shen quand celui-ci tomba en avant sans prévenir. Heureusement, Yan Xiaohan avait des réflexes rapides ; il l’attrapa dans ses bras.

« Fu Shen ! »


Notes :

[1] 圣旨 (shèng zhǐ). La présentation des décrets impériaux est extrêmement codifiée, et dépend du rang de la personne à qui le décret est destiné. Le texte est inscrit sur de la soie, souvent un brocard aux motifs de grues et de nuages, de couleur jaune. Plus la couleur est vive et saturée, plus le rang de la personne recevant le décret est élevé. Les rouleaux auxquels est fixé le tissu sont également faits de matériaux différents, et pour les fonctionnaires de premier rang (ici, Fu Shen), c’est le jade qui est utilisé. Voici un exemple de décret impérial (uniquement la partie en tissu) datant de la seconde moitié du XVIIe siècle :

[2] 金口玉言 (jīn kǒu yù yán), littéralement « bouche d’or et mot de jade », désigne les paroles de l’empereur, peut aussi signifier un conseil précieux.

[3] 三头六臂 (sān tóu liù bì), littéralement « trois têtes et six bras », posséder des capacités hors du commun.

[4] 牌匾 (pái biǎn), aussi appelé un biane, il s’agit d’une plaque de bois portant une inscription et placée au-dessus d’une porte d’entrée ou d’un trône. Plus d’informations : https://fr.wikipedia.org/wiki/Biane 

[5] 劈头盖脸 (pī tóu gài liǎn), littéralement « fendre la tête et couvrir le visage », peut signifier une attaque directe au visage, frapper quelqu’un à la tête, ou réprimander quelqu’un violemment.

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ymyzen
ymyzen
3 avril 2021 18:02

merci beaucoup !